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\DOI{10.5802/crchim.267}
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\dateposted{2024-04-19}
\begin{document}

\begin{noXML}

%\RubricEF{History of Sciences and Ideas}{Histoire des sciences et des id\'ees}
\CDRsetmeta{articletype}{history-of-sciences}

\title{Jean-Antoine Chaptal (1756--1832) : premier chimiste disciple de
Lavoisier}

\alttitle{\selectlanguage{english}Jean-Antoine Chaptal (1756--1832):
first chemist disciple of Lavoisier}

\author{\firstname{\'Eric} \lastname{Jacques}\CDRorcid{0009-0005-2295-0706}}
\address{Lyc\'{e}e Louis-Vincent, 1 rue de Verdun, 57000 Metz, France}
\address{Archives Henri Poincar\'{e} -- Philosophie et
Recherches sur les Sciences et les Technologies, UMR 7117 CNRS
-- Universit\'{e} de Lorraine -- Universit\'{e}
de Strasbourg, 91~avenue de la Lib\'{e}ration -- BP 454. F
54001 Nancy Cedex, France}
\address{Laboratoire \'{E}tudes sur les sciences et les techniques,
Facult\'{e} des Sciences d'Orsay, B\^{a}t 407 -- 91405 Orsay Cedex,
France}
\email{eric.jacques@ac-nancy-metz.fr}

\begin{abstract}
Cet article retrace le parcours de Jean-Antoine Chaptal en tant que
chimiste, chercheur et enseignant de 1780 \`{a} 1798 et montre comment,
par bien des aspects, bien qu'\'{e}loign\'{e} d'Antoine-Laurent de
Lavoisier et du groupe de l'Arsenal \`{a} Paris, il s'est
r\'{e}v\'{e}l\'{e} un des premiers chimistes \`{a} se tourner vers la
nouvelle chimie con\c{c}ue par Lavoisier. 
\end{abstract}

\begin{altabstract}
This article traces Antoine Chaptal's career as a chemist and teacher
from 1780 to 1798 and shows how in many ways, although distant from
Antoine-Laurent de Lavoisier in Paris, he proved to be one of the first
chemists to turn to the new chemistry devised by Lavoisier. 
\end{altabstract}

\keywords{\kwd{Lavoisier}
\kwd{Chaptal}
\kwd{Chimie}
\kwd{Oxyg\`{e}ne}
\kwd{Phlogistique}
\kwd{Th\'{e}orie des acides}}

\altkeywords{\kwd{Lavoisier}
\kwd{Chaptal}
\kwd{Chemistry}
\kwd{Oxygen}
\kwd{Phlogiston}
\kwd{Theory of acids}}

\maketitle

\vspace*{20pt}

\twocolumngrid

\end{noXML}

\section{Introduction}

C'est \`{a} la suite de la loi vot\'{e}e le 28 septembre 1794 (7
vend\'{e}miaire an III) et de l'arr\^{e}t\'{e} du Comit\'{e} de salut
public du 26 novembre 1794 que na\^{i}t l'\'{E}cole centrale des
travaux publics~\cite{1}. Cr\'{e}\'{e}e durant la Terreur (loi du
11 mars 1794), elle a pour vocation de former les futurs ing\'{e}nieurs
dont la France a besoin, mais, aussi, \guillemotleft{}~de r\'{e}tablir
l'enseignement des sciences exactes, qui avait \'{e}t\'{e} suspendu par
les crises de la r\'{e}volution~\guillemotright{}~\cite[p.~15]{2}. Parmi
ces sciences exactes, \guillemotleft{}~une grande importance
{[}{\ldots}{]} est accord\'{e}e \`{a} la nouvelle chimie,
\'{e}labor\'{e}e par Lavoisier et ses
disciples~\guillemotright{}~\cite[p.~197]{3}. Initialement install\'{e}e
dans les locaux du Palais-Bourbon, l'\'{E}cole devait donc, d\`{e}s son
projet initial, accueillir pr\`{e}s de 350 \'{e}l\`{e}ves pour la
premi\`{e}re\break promotion (1794)\footnote{Le nombre d'\'el\`eves a vari\'e
entre 350 et 400. Finalement cette premi\`ere promotion re\c{c}ut 386
\'el\`eves r\'epartis en trois divisions \`a la suite de l'enseignement des
cours extraordinaires. Les \'el\`eves de premi\`ere division appel\'es \`a
sortir de l'\'ecole au bout de trois ans d'\'etude, furent au nombre de
152. Les \'el\`eves de seconde et troisi\`eme division, appel\'es \`a ne
passer que deux ans au sein de l'\'Ecole et \`a int\'egrer rapidement une
\'ecole d'application furent au nombre de 115.}, avec, pour la chimie
exp\'{e}rimentale, la cr\'{e}ation d'une vingtaine de laboratoires
fra\^{i}chement \'{e}quip\'{e}s avec les ressources des r\'{e}serves
nationales~\cite{4}. Sans compter les pr\'{e}parateurs, le
conservateur du laboratoire central et les trois adjoints, trois
instituteurs sont recrut\'{e}s pour l'enseignement de la
chimie~\cite[p.~73]{5}~: Antoine Fourcroy (1755--1809), Claude-Louis
Berthollet (1748--1822)\break et Louis-Bernard Guyton de Morveau
(1737--1816) (Figure~\ref{fig1}). Ils sont tous d'anciens collaborateurs d'Antoine-Laurent
de Lavoisier (1743--1794) et ont contribu\'{e} \`{a} la cr\'{e}ation de
la chimie nouvelle devenue une science physique et analytique. 

\begin{figure}
{\vspace*{3pt}}
\includegraphics{fig01}
{\vspace*{3pt}}
\caption{\label{fig1}La liste des professeurs des cours
pr\'{e}liminaires de l'\'{E}cole centrale des travaux publics
(1794--1795).}
{\vspace*{3pt}}
\end{figure}

La mise en place des locaux tardant \`{a} se faire, les cours de chimie
pr\'{e}vus d\`{e}s la rentr\'{e}e de novembre 1794 vont se d\'{e}rouler
sous la forme de cours dits
\guillemotleft{}~pr\'{e}liminaires~\guillemotright{} de janvier \`{a}
mars 1795. Ils vont permettre d'\'{e}valuer le niveau des \'{e}tudiants
et de les r\'{e}partir entre les trois divisions de l'\'{E}cole. Ces
cours se d\'{e}composent en quatre parties~: Fourcroy se chargera de
l'enseignement de chimie sur les substances salines~; Berthollet
enseignera la partie relative aux substances animales et Guyton de
Morveau celle sur les substances min\'{e}rales. Celui qui professera le
cours sur les substances v\'{e}g\'{e}tales se nomme Jean-Antoine
Chaptal. Il est l'adjoint de Berthollet et est fabricant de produits
chimiques, propri\'{e}taire d'une importante manufacture dans le
Languedoc. Du fait de la protection de Berthollet, le choix de recruter
Chaptal va s'av\'{e}rer l\'{e}gitime \`{a} plus d'un titre~: parce
qu'il s'agit d'un chimiste de terrain, parce qu'il poss\`{e}de
d\'{e}j\`{a} une longue carri\`{e}re d'enseignant en chimie et
peut-\^{e}tre aussi parce que plus encore que Berthollet, Fourcroy et
Guyton de Morveau, Chaptal est un fervent partisan de cette nouvelle
chimie et l'un des premiers \`{a} se reconna\^{i}tre parmi les
disciples \break de Lavoisier. 

Cet article traite des activit\'{e}s de Chaptal en lien avec la chimie
et son \'{e}volution entre 1780 et 1798. Apr\`{e}s avoir \'{e}tudi\'{e}
sa formation initiale en chimie et sa position vis-\`{a}-vis des
id\'{e}es de Lavoisier, nous montrerons que les diff\'{e}rentes
activit\'{e}s de Chaptal en province, par leurs similitudes avec celles
d\'{e}ploy\'{e}es par les collaborateurs de Lavoisier \`{a} Paris \`{a}
l'Arsenal, permettent de le consid\'{e}rer comme un disciple de
Lavoisier. La question se pose ensuite de savoir si Chaptal peut
\^{e}tre consid\'{e}r\'{e} comme le premier chimiste disciple de
Lavoisier. Pour y r\'{e}pondre nous nous int\'{e}resserons \`{a} la
conversion des chimistes aux id\'{e}es de Lavoisier, question pour
laquelle la chronologie propos\'{e}e par les historiens pr\'{e}sente
encore des divergences et des incertitudes~\cite[p.~116]{6},
\cite{7},\break \cite[p.~257]{8}, \cite[p.~192]{9}, \cite[p.~262]{10},
\cite[p.~123]{11}.
Nous montrerons que les doutes l\'{e}gitimes des chimistes \`{a}
vouloir suivre ou non la chimie antiphlogistique d\'{e}coulent
directement de l'\'{e}volution de la th\'{e}orie des acides et des
questions qu'ont pos\'{e}es, \`{a} cette \'{e}poque notamment, les
exp\'{e}riences sur la d\'{e}composition de l'eau. En \'{e}tudiant la
posture des acteurs de la chimie dans l'entourage de Lavoisier, nous
serons en mesure de conclure sur la place \`{a} accorder \`{a} Chaptal
parmi les disciples de\break Lavoisier. 

\section{Un m\'{e}decin chimiste dans l'air du temps (1774--1780)}

Jean-Antoine Chaptal (1756--1832) est n\'{e} le 5 juin 1756 \`{a}
Nojaret pr\`{e}s de Mende, dans une famille de riches propri\'{e}taires
terriens. Son oncle Claude Chaptal (1699--1787) est docteur en
m\'{e}decine. Jean-Antoine se destine tout d'abord \`{a} une
carri\`{e}re dans ce domaine en entrant \`{a} la facult\'{e} de
Montpellier, dont il sort titulaire d'une licence et d'un grade de
docteur en m\'{e}decine en 1777. Il se rend alors \`{a} Paris pour
suivre certains des enseignements de chimie les plus courus de la
capitale~: les cours\break de~Balthazar Georges Sage (1740--1824) \`{a}
l'h\^{o}tel de la Monnaie, ceux de Pierre-Fran\c{c}ois Mitouart
(1733--1786), rue de Beaune, le cours de chimie \`{a} l'\'{E}cole de
m\'{e}decine profess\'{e} par Jean-Baptiste Bucquet (1746--1780) et,
enfin, le cours de cristallographie de Jean-Baptiste Rom\'{e} de L'Isle
(1736--1790). Ces cours sont soit publics, soit priv\'{e}s, et donnent
\`{a} Chaptal une vision tr\`{e}s large des diff\'{e}rentes branches de
la chimie qui peut alors s'enseigner \`{a}\break Paris. 

\subsection{Une formation \`{a} la chimie classique des ann\'{e}es 1780}

Avec Sage (Figure~\ref{fig2}), Chaptal a acc\`{e}s \`{a} une chimie qui m\^{e}le la
description \`{a} l'analyse. Sp\'{e}cialis\'{e} dans l'\'{e}tude des
esp\`{e}ces min\'{e}rales, auteur d'un trait\'{e} de min\'{e}ralogie et
de docimasie, Sage s'est \'{e}galement distingu\'{e}, \`{a}
l'Acad\'{e}mie des sciences, par plusieurs m\'{e}moires sur la nature
des sels ou celle des m\'{e}taux, tentant \`{a} la fois d'expliquer
leur constitution et leur r\'{e}activit\'{e}. Selon la th\'{e}orie de
Georg Stahl (1660--1734), dont Sage est un adepte, un m\'{e}tal est
constitu\'{e} de l'association de deux substances dont l'une, que l'on
peut associer \`{a} la nature du feu, est appel\'{e}e
phlogistique~\cite{12,13,14,15} et avec laquelle on expliquait la
transformation d'un m\'{e}tal en
\guillemotleft{}~chaux~\guillemotright{} (oxyde)~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
On donne le nom de chaux, ou de terres m\'{e}talliques, aux m\'{e}taux
auxquels on a enlev\'{e} la forme m\'{e}tallique par la calcination.
Dans cette op\'{e}ration, les m\'{e}taux perdent leur couleur, leur
pesanteur sp\'{e}cifique et augmentent en pesanteur absolue ; l'acide
qui se d\'{e}veloppe du feu, se combine avec leur phlogistique, s'unit
\`{a} leur terre et produit des sels phosphoriques
m\'{e}talliques \cite[p.~65--66]{16}.
\end{quote}

\begin{figure}
\includegraphics{fig02}
\caption{\label{fig2}Sage, professeur de chimie \`{a} l'\'{E}cole des Mines.}
\end{figure}

\subsection{L'apport de Bucquet et l'ouverture \`{a} la chimie lavoisienne}

\`{A} c\^{o}t\'{e} du cours de Sage, Chaptal suit \'{e}galement celui
de Bucquet. Licenci\'{e} en m\'{e}decine en 1768, Bucquet donne tout
d'abord des cours de chimie dans sa chambre \`{a} la facult\'{e} de
m\'{e}decine, avant d'ouvrir son laboratoire, rue Jacob, o\`{u} sa
r\'{e}putation d'enseignant est alors une des plus prestigieuses de
Paris\footnote{En 1771 et 1773, Bucquet publie deux ouvrages sur la
chimie min\'erale et animale. Il enseigne \`a l'\'Ecole de pharmacie
puis en 1776, il est professeur de chimie \`a l'\'Ecole de m\'edecine.
Il entre \`a l'Acad\'emie des sciences en 1778 et ach\`ete le
laboratoire de Rouelle, rue Jacob, \`a la m\^eme \'epoque. Il donne
alors \'egalement un cours de chimie dans son laboratoire~\cite{17}.}.
Bucquet a l'originalit\'{e} de joindre dans ses cours la chimie et
l'histoire naturelle. Il \'{e}tudie les diff\'{e}rents r\`{e}gnes
(min\'{e}ral, v\'{e}g\'{e}tal et animal), comme c'est l'usage, et
s'int\'{e}resse \'{e}galement aux gaz et \`{a} leurs
propri\'{e}t\'{e}s, en lien avec la respiration. En 1779, Chaptal suit
le cours de Bucquet \`{a} l'amphith\'{e}\^{a}tre de l'\'{E}cole de
m\'{e}decine. Bucquet est alors adjoint \`{a} la classe de chimie de
l'Acad\'{e}mie des sciences, et bien qu'il soit \'{e}l\`{e}ve de
Rouelle et adepte de la chimie du phlogistique qu'il enseigne, la
collaboration qu'il a alors entam\'{e}e avec Lavoisier l'enjoint \`{a}
remettre en question une partie de cet enseignement, notamment sur
l'origine de l'acidit\'{e} des gaz et le r\'{e}sultat de leur
combustion\footnote{Bucquet et Lavoisier sont en contact au moins
depuis 1775 comme l'indique une lettre \'ecrite \`a Bucquet de la main
de Lavoisier et dat\'ee du 28 janvier (R. Fric, \OE{}uvres de
Lavoisier,\break Correspondance, fasc. II, Herrmann, 1957, p.~471). Tous deux
s'int\'eressent alors \`a la nature des gaz. En 1777, Lavoisier confie
qu'il pensait~: \guillemotleft{}~que l'air inflammable {[}le dihydrog\`ene{]}, en
br\^ulant, devait donner de l'acide vitriolique {[}acide sulfurique{]}
ou de l'acide sulfureux. M. Bucquet, au contraire, pensait qu'il en
devait r\'esulter de l'air fixe {[}dioxyde de 
carbone{]}~\guillemotright{} \cite[p.~335--336]{18}.}.\break
Ce travail d'investigation d\'{e}bute en 1777--1778. Bucquet et
Lavoisier entreprennent \`{a} l'Arsenal une \'{e}tude syst\'{e}matique
de la chimie des gaz en vue de nombreuses publications (ils
d\'{e}posent en septembre 1777 le r\'{e}sum\'{e} de 26
m\'{e}moires)\footnote{Sur la collaboration entre Lavoisier et Bucquet
voir dans ce pr\'esent article le paragraphe~\ref{sec8.1}.}. Cette chimie
pneumatique permet de proposer une interpr\'{e}tation alternative \`{a}
l'explication des r\'{e}actions de combustion, sans avoir recours au
phlogistique. Elle consid\`{e}re en effet que la combinaison ne se fait
pas entre un m\'{e}tal et le phlogistique (que le m\'{e}tal aurait
perdu au cours de sa combustion pour devenir une chaux), mais entre un
m\'{e}tal et l'air (voire une substance composant l'air), cette
combinaison donnant la \guillemotleft{}~chaux~\guillemotright{} en
question. Bucquet pr\'{e}pare \'{e}galement la r\'{e}daction d'un cours
de chimie dont les exp\'{e}riences sont r\'{e}alis\'{e}es avec
Lavoisier et avec son \'{e}pouse, Marie-Anne Paulze (1758--1836). De
fait, dans son cours, Bucquet enseigne \`{a} la fois la th\'{e}orie de
Stahl, se rapprochant du cours classique de Sage, et la th\'{e}orie de
Lavoisier selon laquelle un gaz appel\'{e} oxyg\`{e}ne se combine avec
le corps combustible au cours de la r\'{e}action de combustion,
principe nouveau qui est responsable de l'acidit\'{e} remarqu\'{e}e des
produits obtenus apr\`{e}s r\'{e}action~\cite{19}. L'int\'{e}r\^{e}t
que va porter Chaptal \`{a} la chimie s'av\`{e}re manifeste. Apr\`{e}s
les cours, il raccompagne le professeur chez lui, poursuivant la
discussion en chemin~\cite{20,21}, \cite[p.~68--70]{22}.

\section{Professeur de chimie \`{a} Montpellier (1780--1784)}

Chaptal (Figure~\ref{fig3}) aurait peut-\^{e}tre souhait\'{e} prolonger son s\'{e}jour
parisien plus longtemps. Mais en son absence, \`{a} Montpellier, la
cr\'{e}ation d'une nouvelle chaire de chimie n\'{e}cessite son retour,
car c'est \`{a} lui qu'est confi\'{e} ce poste. Durant l'\'{e}t\'{e}
1780, \`{a} partir du mois de juillet, Chaptal pr\'{e}pare ses cours et
r\'{e}p\`{e}te ses exp\'{e}riences dans l'h\^{o}tel mis \`{a} sa
disposition. La le\c{c}on \mbox{inaugurale} a lieu en d\'{e}cembre, et Chaptal
produit rapidement un premier ouvrage, \textit{M\'{e}moires de Chimie},
afin de poss\'{e}der un support pour son enseignement, dispens\'{e}
tour \`{a} tour \`{a} Montpellier et \`{a} Toulouse. La premi\`{e}re
approche de Chaptal est de baser la chimie qu'il enseigne sur la
docimasie, \`{a} laquelle Sage l'a initi\'{e} \`{a} Paris. Quoique
Chaptal soit associ\'{e} \`{a} \'{E}tienne B\'{e}rard (1764--1839), qui
l'assiste comme pr\'{e}parateur, le cours de 1781 reste cependant
traditionnel, \'{e}voquant les \'{e}l\'{e}ments air, terre, feu et eau,
avant de pr\'{e}senter les r\'{e}actions de composition et de
d\'{e}composition de plusieurs substances.

Chaptal profite cependant de ce laboratoire pour r\'{e}aliser ses
propres exp\'{e}riences, proposer des analyses de compos\'{e}s et
reproduire les exp\'{e}riences de Lavoisier. La conversion de Chaptal
aux id\'{e}es de Lavoisier ne tarde pas. D\`{e}s le d\'{e}but de son
cours, il cite les avanc\'{e}es de Lavoisier, les pr\'{e}sentant comme
une alternative \`{a} la chimie de Stahl~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Stahl regardait les acides comme compos\'{e}s de terre et d'eau,
d'autres comme le feu dans un \'{e}tat d'agr\'{e}gation. Ce dernier
sentiment dont on n'a jamais fait un corps de doctrine suivi, va
para\^{i}tre sous une nouvelle forme dans la Chymie de M. Sage. Les
acides paraissent avoir tous l'air d\'{e}phlogistiqu\'{e} pour base ;
c'est le principe oxygine ou acidifiant de M. Lavoisier~\cite[p.~18--19]{23}.
\end{quote}

Il est int\'{e}ressant de voir qu'\`{a} cette \'{e}poque Chaptal ne
tranche pas entre l'avis de Sage et celui de Lavoisier, et que son
approche de la chimie reste conventionnelle. Cependant, si son ouvrage
de 1783 rend encore compte des \'{e}l\'{e}ments \guillemotleft{}~de
l'ancienne chimie~\guillemotright{}, il semble bien qu'en 1784, Chaptal
soit convaincu par le syst\`{e}me de Lavoisier, comme il le lui
\'{e}crit dans une lettre dat\'{e}e du 29 juin~: \guillemotleft{}~J'ai
eu l'honneur de vous adresser les diff\'{e}rents petits ouvrages que
j'ai publi\'{e}s. Vous avez d\^{u} y trouver un z\'{e}l\'{e} partisan
de vos principes, parce que l'exp\'{e}rience journali\`{e}re m'en
d\'{e}montrait la v\'{e}rit\'{e}~\guillemotright{} \cite[p.~21--22]{24}. Ayant
d\'{e}j\`{a} publi\'{e} \`{a} cette \'{e}poque plusieurs
m\'{e}moires\footnote{\textit{M\'{e}moire sur le m\'{e}canisme de la
respiration} (1777), \textit{Sur le blanchiment des vieux livres, des
vieilles estampes et des chiffons} (1780), \textit{Sur l'acide
m\'{e}phitique qui s'exhale du Boulibou} (1781), \textit{Sur la\break
d\'{e}composition de l'acide charbonneux fourni par la fermentation du
raisin et sa conversion en acide ac\'{e}teux} (1782).} qui ont paru
dans le journal de l'Acad\'{e}mie des sciences de Montpellier~\cite[p.
175]{25}, \cite{26}, Chaptal tente par la suite d'int\'{e}resser
l'Acad\'{e}mie royale des sciences de Paris \`{a} son travail. L'un des
m\'{e}moires en question repara\^{i}t dans le \textit{Journal de
physique} en 1785~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Lorsqu'en 1781, je communiquai \`{a} la Soci\'{e}t\'{e} Royale des
Sciences de Montpellier mes exp\'{e}riences sur la d\'{e}composition de
l'acide nitreux distill\'{e} sur le soufre, j'avais intention de lui
faire part encore de la d\'{e}composition de ce m\^{e}me acide par le
phosphore. {[}{\ldots}{]} J'ai donc repris mon travail, que j'ai
regard\'{e} comme neuf, ai multipli\'{e} et r\'{e}p\'{e}t\'{e} mes
exp\'{e}riences, et en ai dress\'{e} le tableau suivant, que j'ai
l'honneur de vous communiquer~\cite{27}. 
\end{quote}

Le r\'{e}sultat qu'en donne Chaptal est moins surprenant que la
conclusion dithyrambique qu'il en fait~: \guillemotleft{}~Les
exp\'{e}riences sont encore une confirmation directe de la sublime
th\'{e}orie de M. Lavoisier~\guillemotright{}.


\begin{figure}
\includegraphics{fig03}
\caption{\label{fig3}Louis-Andr\'{e}-Gabriel Bouchet - \emph{Portrait de
Jean-Antoine Chaptal} (1756--1832), chimiste et homme politique (vers
1801), {\textcopyright} Mus\'{e}e Carnavalet.}
\end{figure}

\section{Une chimie lavoisienne \guillemotleft{}~en grand~\guillemotright{} (1784--1789)}

Chaptal per\c{c}oit l'importance d'appliquer la chimie aux arts et
\`{a} l'industrie. D\`{e}s 1782, il se lance donc dans l'aventure de
l'industrie chimique en montant avec B\'{e}rard une fabrique de
produits chimiques, \`{a} La Paille, dont l'aspect commercial sera
confi\'{e} par la suite \`{a} un d\'{e}nomm\'{e} Martin. La
r\'{e}ussite viendra mais elle demandera \`{a} Chaptal, B\'{e}rard,
Martin et un troisi\`{e}me associ\'{e} d\'{e}nomm\'{e} Joubert de
multiples efforts~\cite[p.~95--98]{22}. Cette entreprise, appliquant \`{a} plus
grande \'{e}chelle les principes des r\'{e}actions chimiques mises en
\'{e}vidence par Lavoisier, va assurer une partie de la
notori\'{e}t\'{e} et des finances de Chaptal. Tandis qu'il a besoin
d'une fourniture importante en mati\`{e}res premi\`{e}res, notamment en
salp\^{e}tre, la correspondance entre Lavoisier et Chaptal s'intensifie
et l'on y lit les conversations \`{a} distance entre le directeur de
fabrique et le r\'{e}gisseur g\'{e}n\'{e}ral des Poudres, \`{a} la
suite de celles entre le professeur de chimie de Montpellier et
l'acad\'{e}micien des sciences de Paris. 

\subsection{De la synth\`{e}se de l'eau \`{a} la nomenclature chimique (1784--1787)}

Chaptal, cependant, ne reste pas moins admiratif du travail en chimie
et des exp\'{e}riences de Lavoisier~: \guillemotleft{}~Vos
exp\'{e}riences d'analyse et de synth\`{e}se me paraissent former ce
qu'on appelle \textit{experimentum crucis} et si ces superbes id\'{e}es
trouvent des contradicteurs, c'est qu'elles s'\'{e}cartent furieusement
de ce qui \'{e}tait connu~\guillemotright{} \cite[p.~21]{24}. D\'{e}but 1787, il
confirme clairement qu'il est totalement convaincu par les id\'{e}es de
Lavoisier. Cette conviction est d'autant plus profonde qu'elle vient,
en quelque sorte, d'une double exp\'{e}rience~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
J'ai l'honneur de vous adresser un m\'{e}moire sur la d\'{e}composition
de l'acide charbonneux fourni par la fermentation du raisin et sur sa
conversion en acide ac\'{e}teux {[}{\ldots}{]}. Le travail a fait la
plus grande impression parmi nos messieurs et il ne manque que votre
approbation qui est la seule en qui j'ai une pleine confiance. Vous
verrez monsieur dans mes \textit{\'{E}l\'{e}ments de chimie} que je me
propose de publier incessamment une application de vos travaux en grand
qui nous fait voir qu'on ne peut faire de progr\`{e}s dans les arts
qu'en partant de ces principes. Depuis six ans je fais des
exp\'{e}riences le plus en grand possible {[}{\ldots}{]}. Mon cours de
chimie o\`{u} j'ai 4 ou 5 cents auditeurs toutes les ann\'{e}es est
absolument le d\'{e}veloppement de vos principes. Je n'admets aucun
m\'{e}lange de doctrine \'{e}trang\`{e}re et je suis d'autant plus
exclusif que j'ai \'{e}t\'{e} ramen\'{e} par l'exp\'{e}rience \`{a}
votre th\'{e}orie apr\`{e}s en avoir enseign\'{e} une autre sur la foi
d'autrui~\cite[p.~3]{28}.
\end{quote}

Manifestement, Chaptal fait allusion \`{a} Sage qui, en d\'{e}fenseur
de la th\'{e}orie du phlogistique, fait partie des plus fervents
opposants fran\c{c}ais \`{a} la th\'{e}orie de Lavoisier. Il semble
bien que Sage ait encourag\'{e} Chaptal \`{a} poursuivre ses analyses
et ses raisonnements avec la th\'{e}orie de Stahl. Mais c'est bien
l'effet contraire \`{a} celui attendu qui se produit~: il finit de
convaincre Chaptal de la justesse des vues \break de Lavoisier.

De son c\^{o}t\'{e}, Lavoisier va profiter de la venue, en mars 1787
\`{a} Paris, de Guyton de Morveau pour r\'{e}diger en sa compagnie, et
avec le concours de Berthollet et Fourcroy, une nouvelle nomenclature
chimique et obtenir (non sans mal) la reconnaissance de la classe de
chimie de l'Acad\'{e}mie des sciences. La chimie, d\`{e}s lors,
poss\`{e}de un nouveau langage. Les substances chimiques ne sont plus
d\'{e}nomm\'{e}es en fonction de leur provenance ou d'un usage courant
qui induiraient le chimiste en erreur. Chaptal, s'essaie, lui aussi,
\`{a} cette nouvelle pratique. \`{A} l'Acad\'{e}mie des sciences de
Paris, une sorte de rupture est consomm\'{e}e entre certains
acad\'{e}miciens r\'{e}solument oppos\'{e}s aux vues de Lavoisier et du
groupe qui se forme autour de lui (Figures~\ref{fig4} et~\ref{fig5})
avec Berthollet, Fourcroy, Guyton de
Morveau mais aussi Gaspard Monge (1746--1818) et Pierre-Simon de
Laplace (1749--1827)\footnote{Cette communaut\'e scientifique portera
plus tard chez les historiens le nom de groupe de l'Arsenal.}. Sage,
r\'{e}guli\`{e}rement invit\'{e} aux r\'{e}unions et aux
d\'{e}monstrations de Lavoisier, trouve g\'{e}n\'{e}ralement un
pr\'{e}texte pour les \'{e}viter. Peu enclin \`{a} accepter les
r\'{e}formes de Lavoisier, il n'entend gu\`{e}re non plus pr\^{e}ter
attention \`{a} cette nouvelle description des principes chimiques. Son
avis, \'{e}crit dans une lettre \`{a} Lavoisier, rend bien compte des
objections que font les partisans du phlogistique et de la chimie
\guillemotleft{}~ancienne~\guillemotright{} aux innovations du groupe
de l'Arsenal~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Permettez-moi Monsieur mon cher confr\`{e}re d'avoir ma religion, ma
doctrine, mon langage~; jamais diff\'{e}rence d'opinion ne pourra
influer sur les sentiments d'estime et de consid\'{e}ration que je vous
ai vou\'{e}s~; je vous prie donc de ne pas trouver mauvais si je
n'entre pas dans votre conf\'{e}d\'{e}ration chimique~\cite[p.~41]{28}.
\end{quote}

\begin{figure*}
\includegraphics{fig04}
\caption{\label{fig4}Monsieur et Madame Lavoisier \`{a} l'Arsenal vers 1787.
Extraits du tableau \textit{Portrait d'Antoine Lavoisier et de sa
femme}, par Jacques-Louis David (1788), Museum of Modern Art, New York.
CC-0 --- domaine public.}
\end{figure*}

Chaptal, de son c\^{o}t\'{e}, rend compte \`{a} Lavoisier de sa propre
d\'{e}marche~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
J'ai fait cette ann\'{e}e l'\'{e}preuve la plus satisfaisante de
l'avantage que pr\'{e}sente la nouvelle nomenclature dans l'\'{e}tude
de la chimie. Mon cours est suivi avec un enthousiasme dont on a peu
d'exemples et je vois avec satisfaction que tout le monde m'entendra.
Les mots nouveaux n'\'{e}tant que l'analyse de ce qu'ils
repr\'{e}sentent, chaque fois qu'on se sert d'un mot on pr\'{e}sente
par l\`{a} m\^{e}me la chose, et de deux connaissances tr\`{e}s
difficiles, celle des mots et celle des choses, nous n'en n'avons plus
qu'une seule \`{a} acqu\'{e}rir puisqu'elles sont confondues~\cite[p.~122]{28}.
\end{quote}
\vspace*{-0,5pt}
Avec la naissance officielle de l'oxyg\`{e}ne, de l'hydrog\`{e}ne, ou
encore de l'azote, le groupe de l'Arsenal propose l'identification
d'une trentaine de principes \'{e}l\'{e}mentaires, et la mise en
correspondance avec des noms raisonn\'{e}s, fond\'{e}s sur
l'\'{e}tymologie grecque, afin d'en compl\'{e}ter le sens. Chaptal n'y
voit qu'un progr\`{e}s subjectivement discut\'{e} par des
d\'{e}tracteurs peu enclins au modernisme~: \guillemotleft{}~J'ai lu
tout ce qu'on \'{e}crit contre la nouvelle nomenclature {[}{\ldots}{]}.
Je n'ai rien trouv\'{e} dans les objections qui puisse arr\^{e}ter un
homme qui n'a aucun pr\'{e}jug\'{e} {[}{\ldots}{]}. Je trouve que si
l'on a encore quelques objections \`{a} vous faire, c'est d'avoir
\'{e}pargn\'{e} trop de mots re\c{c}us~\guillemotright{}~\cite[p.~122]{28}.

En fait, Chaptal pense qu'il y a encore des mots qui auraient d\^{u}
\^{e}tre r\'{e}form\'{e}s plus en profondeur. Ainsi dans la m\^{e}me
lettre il s'interroge~: \guillemotleft{}~Par exemple vous avez
g\'{e}n\'{e}ralement adopt\'{e} la d\'{e}nomination du radical pour
trouver celle de l'acide, pourquoi vous \^{e}tes-vous \'{e}cart\'{e} de
ce principe en faveur de l'acide nitrique\,? Pourquoi ne pas l'appeler
azotique\,?~\guillemotright{} Il est int\'{e}ressant de voir que
Chaptal, bien qu'\'{e}loign\'{e} du groupe de l'Arsenal, propose une
modification qui fera date. L'adjectif
\guillemotleft{}~azotique~\guillemotright{} va effectivement se
r\'{e}pandre en chimie durant tout le XIX$^{\mathrm{e}}$, voire le
d\'{e}but du XX$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle. Et lorsqu'en 1790
para\^{i}tront enfin les \textit{\'{E}l\'{e}ments de chimie} de
Chaptal, celui-ci se proposera \`{a} nouveau de corriger la
nomenclature~:
\vspace*{-0,5pt}
\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Ces mots consacr\'{e}s par l'usage doivent \^{e}tre conserv\'{e}s dans
une nouvelle nomenclature ; et on ne doit se permettre de changement
que lorsqu'il est question de rectifier des d\'{e}nominations vicieuses
{[}{\ldots}{]}. Il me para\^{i}t donc, que la d\'{e}nomination gaz
azote n'est point \'{e}tablie d'apr\`{e}s les principes qu'on a
adopt\'{e}s, et que les noms donn\'{e}s aux diverses substances dont ce
gaz forme un des \'{e}l\'{e}ments s'\'{e}loignent \'{e}galement des
principes de la nomenclature. Pour corriger la nomenclature sur ce point, il n'est question que de substituer \`{a} ce mot une d\'{e}nomination qui d\'{e}rive du syst\`{e}me g\'{e}n\'{e}ral qu'on a suivi, et je me permettrai de proposer celle de gaz nitrog\`{e}ne \cite[p.~xxxix--lx]{29}.
\end{quote}

\begin{figure*}
\vspace*{-2pt}
\includegraphics{fig05}
\vspace*{-2pt}
\caption{\label{fig5}Fourcroy, Berthollet et Guyton de Morveau, membres du groupe de
l'Arsenal avec Lavoisier, et futurs professeurs de chimie \`{a}
l'\'{E}cole polytechnique avec Chaptal. Sources~: \textit{Portrait
d'Antoine-Fran\c{c}ois de Fourcroy} par Anicet-Charles-Gabriel
Lemonnier (XIX$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle --- Mus\'{e}e d'Histoire de
la m\'{e}decine, Paris)~; \textit{Portrait de Claude-Louis Berthollet}
(anonyme --- XIX$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle\,?)~; \textit{Portrait de
Louis-Bernard Guyton de Morveau} par Edme Quenedey (entre 1790 et 1820
--- Library of Congress, Washington, USA). Domaine public.}
\vspace*{-2pt}
\end{figure*}

\subsection{\textit{Un nouveau collaborateur pour les \emph{Annales de chimie} (1789--1794)}}

En f\'{e}vrier 1789, la premi\`{e}re \'{e}dition du \textit{Trait\'{e}
\'{e}l\'{e}mentaire de chimie} de Lavoisier est publi\'{e}e. Cet
ouvrage, peu conventionnel dans sa forme, et qui rompt avec la
structure classique d'un enseignement de la chimie d\'{e}coup\'{e} en
suivant l'organisation des r\`{e}gnes animal, v\'{e}g\'{e}tal et
min\'{e}ral (comme l'enseignent Sage, Fourcroy ou Chaptal), tente de
faire avancer de concert l'identification des principes de la chimie
avec la nouvelle nomenclature et l'exp\'{e}rience. Pour le groupe de
l'Arsenal, c'est un pas de plus vers la diffusion de la nouvelle
chimie. Apr\`{e}s la nomenclature en 1787, la r\'{e}futation des
arguments de l'influent chimiste irlandais Richard Kirwan (1733--1812),
qui tente de r\'{e}habiliter le phlogistique au travers des
exp\'{e}riences de Lavoisier et de ses coll\`{e}gues dans
l'\textit{Essay sur le phlogistique et la nature des acides} (1788), le
\textit{Trait\'{e}} devient en 1789 un ouvrage destin\'{e} \`{a} faire
conna\^{i}tre aux d\'{e}butants une nouvelle m\'{e}thode
d'apprentissage de la chimie~:
\vspace*{1pt}
\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Je prie le lecteur de consid\'{e}rer que, si l'on accumulait les
citations dans un ouvrage \'{e}l\'{e}mentaire, si l'on s'y livrait
\`{a} de longues discussions sur l'historique de la science et sur les
travaux de ceux qui l'ont profess\'{e}e, on perdrait de vue le
v\'{e}ritable objet qu'on s'est propos\'{e}, et l'on formerait un
ouvrage d'une lecture tout \`{a} fait fastidieuse pour les
commen\c{c}ants. Ce n'est ni l'histoire de la science, ni celle de
l'esprit humain, qu'on doit faire dans un trait\'{e}
\'{e}l\'{e}mentaire ; on ne doit y chercher que la facilit\'{e}, la
clart\'{e}~: on en doit soigneusement \'{e}carter tout ce qui pourrait
tendre \`{a} d\'{e}tourner l'attention~\cite{30}.
\end{quote}

Depuis 1787, les r\'{e}formes propos\'{e}es par Lavoisier et ses
collaborateurs sont relay\'{e}es par diff\'{e}rents \mbox{canaux.} Il y a,
d'une part, les r\'{e}unions faites \`{a} l'Arsenal, et, d'autre part,
la correspondance (scientifique) avec des chimistes fran\c{c}ais et
\'{e}trangers, afin de tenter de leur faire comprendre cette nouvelle
fa\c{c}on de voir la chimie. Lavoisier peut aussi exposer ses id\'{e}es
aux s\'{e}ances de l'Acad\'{e}mie des sciences, et ses coll\`{e}gues,
dans les cours qu'ils donnent et/ou qu'ils publient. Mais cela ne
semble pas encore aller assez vite sur le plan de la diffusion. Aussi,
apr\`{e}s deux ann\'{e}es de tractation avec le pouvoir royal,
Lavoisier\break obtient-il l'autorisation de publier un journal qui va sortir
\`{a} raison de quatre num\'{e}ros par an, les \textit{Annales de
Chimie}~\cite[p.~415--426]{31}. Dans ce journal \'{e}dit\'{e} par Pierre Auguste
Adet (1763--1834) et Lavoisier, et dirig\'{e} par Berthollet, les huit
auteurs initiaux se font \guillemotleft{}~une loi de respecter
l'opinion de tout le monde, de conserver \`{a} chacun son
langage~\guillemotright{}~\cite{32}.~Cette machine \'{e}ditoriale a
cependant rapidement besoin de textes, que ce soit ceux des membres du
groupe de Lavoisier ou d'autres, avec la n\'{e}cessit\'{e} parfois de
traduire les textes \'{e}trangers. Ce sont Philippe-Fr\'{e}d\'{e}ric de
Dietrich (1748--1793) et Jean-Henri Hassenfratz (1755--1827) qui se
chargeront de la traduction des auteurs allemands (Adet et madame
Lavoisier s'occupant des auteurs anglais). Chaptal est, quant \`{a}
lui, sollicit\'{e} pour envoyer des articles, qui seront publi\'{e}s
d\`{e}s le deuxi\`{e}me num\'{e}ro~\cite{33,34,35}. Durant l'ann\'{e}e
1791, le comit\'{e} \'{e}ditorial s'agrandit en recrutant Bertrand
\mbox{Pelletier} (1761--1797), Louis-Nicolas Vauquelin (1763--1829) et Armand
Seguin (1767--1835). Lavoisier, de plus en plus occup\'{e} par ses
multiples obligations (\'{e}lecteur \`{a} la Commune de Paris,
tr\'{e}sorier national et sollicit\'{e} par de multiples comit\'{e}s de
l'Assembl\'{e}e nationale), se retrouve g\'{e}n\'{e}ralement appel\'{e}
en dernier recours, et c'est Berthollet qui se charge de g\'{e}rer les
publications, de relancer les auteurs et de collecter les travaux afin
de monter les num\'{e}ros. Les \'{e}v\`{e}nements politiques de 1793 et
1794 vont cependant bouleverser la r\'{e}gularit\'{e} de la
publication. Lavoisier est incarc\'{e}r\'{e} \`{a} la fin de
l'ann\'{e}e 1793, et Dietrich, sur l'instigation de Maximilien de
Robespierre (1758--1794), est jug\'{e} deux fois par le Tribunal
r\'{e}volutionnaire, avant d'\^{e}tre ex\'{e}cut\'{e} le 29
d\'{e}cembre. La publication s'arr\^{e}te l'ann\'{e}e suivante.
Lavoisier est ex\'{e}cut\'{e} le 8 mai 1794, et \`{a} l'heure des
\'{e}purations, des suppressions des institutions et de la suspicion
qui r\`{e}gne sur de nombreux savants d'\^{e}tre furieusement
antir\'{e}publicains, Chaptal n'\'{e}chappe pas non plus aux menaces
qui p\`{e}sent sur lui. Un temps incarc\'{e}r\'{e}, il se retrouve
subitement appel\'{e} \`{a} Paris par Lazare Carnot (1753--1823) et
Claude-Antoine Prieur-Duvernois (1763--1832), vraisemblablement \`{a}
la suite des recommandations de Berthollet et de Guyton de Morveau. Il
faut des chimistes d'envergure pour relancer la production du
salp\^{e}tre et de la poudre, mais pas seulement. Pour Berthollet, qui
appelle Chaptal et se f\'{e}licite qu'il accepte la lourde t\^{a}che
qui lui est d\'{e}volue, il est aussi question de r\'{e}g\'{e}n\'{e}rer
le comit\'{e} \'{e}ditorial des
\textit{Annales}~:~\guillemotleft{}~Nous recevons enfin de tes
nouvelles, deux lettres et un m\'{e}moire int\'{e}ressant sur la soude.
Gr\^{a}ces te soient rendues~; tu ranimeras nos Annales si
n\'{e}glig\'{e}es~\guillemotright{}~\cite[p.~425]{31}.

Au d\'{e}but de l'ann\'{e}e 1797, apr\`{e}s trois ans d'interruption,
le vingti\`{e}me tome des \textit{Annales de Chimie} para\^{i}t \`{a}
son tour. Au comit\'{e} se trouvent alors Guyton de Morveau, Monge,
Berthollet, Fourcroy, Adet, Seguin, Prieur de la C\^{o}te-d'Or,
Jean-Baptiste van Mons (1765--1842) et un nom de plus~: celui de
Chaptal. 

\section{De Grenelle \`{a} Sainte-Genevi\`{e}ve, brefs passages \`{a} Paris (1794--1795)}

Si Chaptal participe activement \`{a} la r\'{e}daction des
\textit{Annales de Chimie}, en tant qu'auteur, puis comme membre \`{a}
part enti\`{e}re de son comit\'{e}, ce n'est pas pour cette seule
activit\'{e} qu'il a d\^{u} quitter Montpellier pour Paris. En effet,
l'appel qu'il a re\c{c}u, s'il s'est fait somme toute avec les
recommandations de Berthollet et Guyton de Morveau, avait pour premier
but de faire venir \`{a} la capitale un chimiste reconnu, dont les
talents devaient \^{e}tre mis au service de l'\'{E}tat.

Et c'est ainsi qu'en d\'{e}cembre 1793, Chaptal est convoqu\'{e}~: il
faut des chimistes pour r\'{e}colter le salp\^{e}tre et fabriquer de la
poudre. Chaptal est sollicit\'{e} pour ce faire dans le sud de la
France. Aussi, apr\`{e}s une entrevue lors de laquelle il re\c{c}oit sa
nomination comme inspecteur des Poudres par le Comit\'{e} de salut
public, le 7 janvier 1794, Chaptal repart dans son arrondissement du
Midi m\'{e}diterran\'{e}en o\`{u} il commence ses tourn\'{e}es dans le
Var, les Bouches-du-Rh\^{o}ne, le Vaucluse, l'H\'{e}rault, la
Loz\`{e}re\footnote{Sur sa mission, voir~\cite[p.~256--259]{36}.}. Tr\`{e}s
rapidement, Chaptal met sur pied des installations qui permettent un
raffinage efficace et une tr\`{e}s importante production de
salp\^{e}tre. 

\subsection{Directeur de l'Agence des poudres (1794--1795)}

Dans cette entreprise, Chaptal r\'{e}ussit alors \`{a} rivaliser avec
l'institution historique, la R\'{e}gie des Poudres et Salp\^{e}tres
qui, apparemment empreinte d'une \mbox{certaine} apathie, n'est pas en mesure
d'\^{e}tre \`{a} la \mbox{hauteur} des ambitions du Comit\'{e} de salut
public. Alors qu'il devient de plus en plus question de cr\'{e}er une
Agence des poudres, le nom de Chaptal circule afin d'en prendre les
r\^{e}nes. Apr\`{e}s la lettre re\c{c}ue le 24 mars 1794, Chaptal
refuse, mais le 8 avril, il n'est plus question de s'opposer aux
volont\'{e}s du Comit\'{e}. Chaptal se rend de nouveau \`{a} Paris,
o\`{u} il est accueilli par les dix membres du Comit\'{e}, qui lui
confient la lourde t\^{a}che de produire en un mois suffisamment de
poudre pour rendre op\'{e}rationnelles au combat les arm\'{e}es de la
R\'{e}publique en guerre~\cite[p.~144--146]{22}. Durant tout le d\'{e}but de
l'ann\'{e}e 1794, Jean-Antoine Carny (1751--1830) s'\'{e}tait
charg\'{e} de cette mont\'{e}e en puissance. La dur\'{e}e du raffinage
du salp\^{e}tre \'{e}tait pass\'{e}e de trois mois \`{a} quinze jours,
et celle du battage de la poudre de vingt et une \`{a} quatre
heures\footnote{Le proc\'ed\'e est mis au point \`a la fin de l'ann\'ee
1793 \`a la suite d'une proposition de Carny, ancien commissaire des
poudres et \`a la suite d'un travail de recherche men\'e notamment par
Guyton de Morveau et Berthollet pour le compte de la Commission des
armes et poudres. Carny travaille ensuite avec Chaptal \`a la mise en
application de ce proc\'ed\'e dans les poudreries et notamment celle de
Grenelle~\cite{37}, \cite[p.~382]{38}.}. Au mois d'avril, le site rigoureusement
prot\'{e}g\'{e} r\'{e}unissait plus de mille ouvriers et assurait 50~\%
de la production du salp\^{e}tre en France. Le 28 messidor An II (16
juillet 1794), la r\'{e}gie et l'agence r\'{e}volutionnaire des poudres
sont fusionn\'{e}es en une Agence des poudres dont Chaptal est
appel\'{e} \`{a} prendre la direction. Le site de Grenelle devient
relativement exigu, s'\'{e}tendant entre le champ de Mars, l'\'{E}cole
militaire et le mur des fermiers g\'{e}n\'{e}raux ~\cite[p.~45--46]{39}. Le
Comit\'{e} de salut public, contre l'avis du directeur des poudres
Chaptal, ordonne le doublement r\'{e}gulier des cadences de production.
Les hangars se retrouvent dangereusement proches et, au plus fort de la
production, mille deux cents ouvriers c\^{o}toient deux mille cinq
cents poudriers. Et lorsque, le 31 ao\^{u}t,~la poudrerie de Grenelle
explose, Chaptal, par le plus grand des hasards, n'y est pas
pr\'{e}sent. Mais une heure apr\`{e}s le d\'{e}sastre, survenu \`{a}
sept heures du matin, il se rend sur les lieux pour constater les
d\'{e}g\^{a}ts dont la d\'{e}flagration a \'{e}t\'{e} entendue de
Versailles \`{a} Gonesse. L'horreur fait quelque peu r\'{e}fl\'{e}chir
le Comit\'{e} de salut public. Le 19 novembre 1794, il est
d\'{e}cid\'{e} de liquider les sites de production parisiens et de
poursuivre la fabrication en province, o\`{u} des \mbox{accidents} sont
\'{e}galement survenus. Le grave \mbox{accident} de Paris, cependant,
n'entra\^{i}ne pas de remise en cause des comp\'{e}tences du citoyen
Chaptal par le gouvernement. Et si la chute de Robespierre et des
Jacobins \`{a} l'Assembl\'{e}e apaise quelque peu les tensions, elle ne
dissipe pas pour autant l'ensemble des crises qui restent \`{a}
r\'{e}soudre, et notamment celle de la formation rapide et efficace des
ing\'{e}nieurs de la Nation.\looseness=-1

\subsection{Professeur de chimie \`{a} l'\'{E}cole polytechnique (1795)}

C'est \`{a} l'\'{E}cole centrale des travaux publics qu'a \'{e}t\'{e}
confi\'{e}e la mission de former rapidement des ing\'{e}nieurs civils
et militaires comp\'{e}tents. L'ouverture officielle des cours
\'{e}tant programm\'{e}e au 21 d\'{e}cembre 1794, les professeurs
avaient \'{e}t\'{e} pour la plupart nomm\'{e}s un mois plus t\^{o}t.
Mais la difficile livraison de locaux adapt\'{e}s \`{a} l'enseignement
exp\'{e}rimental de la chimie (pas de laboratoire avant la fin de
l'hiver) implique de d\'{e}buter cette premi\`{e}re ann\'{e}e par des
cours dits pr\'{e}liminaires ou r\'{e}volutionnaires. En reprenant le
principe d'une formation acc\'{e}l\'{e}r\'{e}e pour les \'{e}l\`{e}ves
durant les trois premiers mois, les premi\`{e}res le\c{c}ons se
d\'{e}roulent donc sous la forme de cours magistraux qui, pour la
chimie, seront d\'{e}coup\'{e}s en trois parties. Ils suivent en
quelque sorte la progression \`{a} venir d'une chimie dont chaque
partie sera enseign\'{e}e durant une ann\'{e}e, en partant de la chimie
des sels et des acides (premi\`{e}re ann\'{e}e), puis en suivant le
cours sur les substances v\'{e}g\'{e}tales et animales (cours de
seconde ann\'{e}e), avant le cours sur les substances min\'{e}rales (en
derni\`{e}re ann\'{e}e). Fourcroy est le premier \`{a} d\'{e}buter ces
cours~:

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
L'examen de la lumi\`{e}re, du calorique, de l'air, de l'eau et des
substances terreuses, a donn\'{e} l'occasion d'exposer les bases de la
doctrine chimique fran\c{c}aise sur la combustion, l'oxydation des
m\'{e}taux, leur r\'{e}duction ou d\'{e}soxydation, l'influence de
l'atmosph\`{e}re dans les ph\'{e}nom\`{e}nes naturels, la nature, la
d\'{e}composition et la recomposition de l'eau, le r\^{o}le important
qu'elle joue dans l'alt\'{e}ration et le changement successif des
min\'{e}raux, dans la v\'{e}g\'{e}tation, ainsi que la
d\'{e}composition lente des corps organis\'{e}s~\cite[p.~131]{40}.
\end{quote}

Chaptal, qui intervient \`{a} partir du 20 janvier 1795, o\`{u} il
donne des le\c{c}ons en alternance avec le professeur titulaire
Berthollet, n'oubliera pas de profiter de l'un de ces cours pour rendre
hommage \`{a} Lavoisier. Aux huit le\c{c}ons de Berthollet sur les
substances animales sont associ\'{e}es seize le\c{c}ons sur les
substances v\'{e}g\'{e}tales~\cite[p.~121--123]{41}. Contrairement \`{a}
l'\'{e}preuve que sera cet enseignement pour Berthollet, les cours de
Chaptal \`{a} l'\'{E}cole se passent bien et se concluent par des
applaudissements. \`{A} la fin de ces trois premiers mois, le cours de
chimie se terminant par l'intervention de Guyton de Morveau, les 386
premiers \'{e}l\`{e}ves sont r\'{e}partis selon les trois ann\'{e}es et
les cours ordinaires peuvent d\'{e}marrer. Sur la vingtaine de
laboratoires pr\'{e}vus dans le projet initial, seuls six sont
op\'{e}rationnels \`{a} cette date et vont pouvoir accueillir les
\'{e}l\`{e}ves par brigade (d'une vingtaine)~\cite[p.~295]{3}. Le 21 mars
1795, les cours ordinaires sont instaur\'{e}s. Mais contre toute
attente, Chaptal a d\'{e}j\`{a} quitt\'{e} la capitale (d\`{e}s le mois
de f\'{e}vrier 1795) et est remplac\'{e} par Fran\c{c}ois Chaussier
(1746--1828), chimiste dijonnais proche de Guyton de Morveau\break \cite[p.~408]{42}.

Plusieurs interrogations demeurent sur le d\'{e}sistement de Chaptal,
sur lesquelles Jean Dhombres s'est attach\'{e} \`{a} porter quelques
r\'{e}ponses~\cite[p.~119]{41}. Il se peut en premier lieu que Chaptal ne se
soit pas content\'{e} d'un poste de chimiste suppl\'{e}ant, plac\'{e}
dans l'ombre de son protecteur, Berthollet. Il se peut aussi qu'il ait
souffert de l'approche devenue math\'{e}matique que proposait la chimie
enseign\'{e}e \`{a} l'\'{E}cole polytechnique. Cette approche
analytique pr\'{e}sent\'{e}e par Fourcroy, et que pouvait illustrer
Guyton dans son cours de min\'{e}ralogie o\`{u} il lui \'{e}tait
possible de faire le lien avec la cristallographie math\'{e}matique, ne
correspondait apparemment pas \`{a} la chimie telle que la concevait
Chaptal et que Berthollet tentait d'illustrer par ses recherches. Ces
trois chimistes repr\'{e}sentant le noyau dur de l'expression d'une
chimie math\'{e}matique \`{a} l'\'{E}cole, il fut \'{e}galement
avanc\'{e} que cette transformation, sous la domination de Fourcroy,
d'une chimie appliqu\'{e}e vers une chimie th\'{e}oris\'{e}e, participa
au d\'{e}clin de la chimie \`{a} l'\'{E}cole polytechnique~\cite{43} et
contribua \`{a} en \'{e}carter Chaptal. En 1795, la r\'{e}ponse est
peut-\^{e}tre plus simple~: convoqu\'{e} \`{a} la capitale par
l'\'{E}tat de mani\`{e}re assez cavali\`{e}re, Chaptal profite d'une
opportunit\'{e} pour organiser son retour \`{a} Montpellier et quitter
cette vie parisienne lors de laquelle il a pu mesurer dans quel
\'{e}tat\break d'incertitude permanente se trouve le pouvoir en place et
comment il rend la vie tout aussi incertaine voire dangereuse. 

\section{Bref retour \`{a} Montpellier}

La Terreur a marqu\'{e} tous ceux qui l'ont subie. Chaptal, plusieurs
fois menac\'{e} d'arrestation durant cette p\'{e}riode, et notamment
apr\`{e}s l'explosion de la poudrerie de Grenelle, a \'{e}t\'{e}
suspendu dans ses fonctions de directeur le 29 septembre 1794. On lui
confie rapidement de nouvelles missions comme instituteur-adjoint \`{a}
l'\'{E}cole polytechnique et professeur \`{a} l'\'{E}cole normale
(poste qu'il refuse). Le comit\'{e} d'Instruction publique le charge
\'{e}galement de l'organisation de l'enseignement de la m\'{e}decine
dans les \'{e}coles de sant\'{e} sur tout le territoire. Chaptal
profite de cette occasion pour s'impliquer dans la r\'{e}organisation
de l'\'{e}cole de Montpellier et se faire nommer professeur. Ainsi,
apr\`{e}s avoir donn\'{e} sa d\'{e}mission de la direction de l'agence
des Poudres (18 janvier 1795), il peut quitter Paris et rejoindre
Montpellier. Il doit \`{a} pr\'{e}sent y pr\'{e}parer ses nouveaux
cours, mais aussi reprendre ses affaires en main. 

\subsection{Retour aux affaires (1795--1798)}

Le retour~de Chaptal \`{a} Montpellier est salvateur pour son
entreprise de La Paille et lui permet rapidement de recouvrer certains
b\'{e}n\'{e}fices. La transformation de cette petite manufacture
fond\'{e}e en 1782 en ce qu'il est juste d'appeler une usine, o\`{u} se
d\'{e}veloppe le travail de la chimie en grand, demandera plusieurs
ann\'{e}es pour mettre sur pied un mod\`{e}le de production rentable et
efficace. C'est de cette p\'{e}riode, th\'{e}\^{a}tre d'une transition
de la chimie empirique des laboratoires et des manufactures vers la
mise au point de proc\'{e}d\'{e}s efficaces bas\'{e}s sur les
th\'{e}ories \guillemotleft{}~vraies~\guillemotright{} de la chimie,
que Chaptal tire la confirmation que la th\'{e}orie de Stahl
d\'{e}fendue par Sage est erron\'{e}e et que l'approche de Lavoisier,
plus proche des faits confirm\'{e}s, s'av\`{e}re plus exacte. Pour
B\'{e}champ, c'est au travers de son exp\'{e}rimentation de la
synth\`{e}se de l'acide sulfurique, entre 1781 et 1785, que Chaptal
peut \'{e}prouver les deux syst\`{e}mes et se convaincre de la justesse
de celui de Lavoisier~\cite[p.~67]{44}. \`{A} partir de 1785, Chaptal obtient
plusieurs succ\`{e}s qui vont assurer sa r\'{e}ussite~: la fabrication
de la pouzzolane, la d\'{e}coloration du papier, la fabrication de
l'alun \`{a} partir de l'acide sulfurique, la production de soude et
d'acide chlorhydrique.

Ses pertes financi\`{e}res durant la Terreur sont estim\'{e}es \`{a}
500~000 livres (soit au moins 5 M{\texteuro}). Mais son retour \`{a}
Montpellier est l'occasion de redresser la situation et de profiter
d'une opportunit\'{e} avec l'ouverture du march\'{e} avec l'Espagne.
Ses b\'{e}n\'{e}fices pour l'ann\'{e}e 1795--1796 sont estim\'{e}s
\`{a} 3,5 M{\texteuro}\,\footnote{Pour une estimation de la conversion
des francs de 1800 en euros, voir~\cite[p.~96--97]{45}, \cite[p.~167]{46}.}. 
L'entreprise sera encore b\'{e}n\'{e}ficiaire en 1808. Sa 
r\'{e}putation de fabrique de
produits de qualit\'{e} lui permet d'\^{e}tre pr\'{e}dominante sur le
march\'{e} national et europ\'{e}en. De quoi donner \`{a} Chaptal
l'envie de s'agrandir dans un march\'{e} qui devient concurrentiel.
Paris, d'ailleurs, devient un terrain d'investissement qui semble
prometteur. Chaptal souhaite y retourner et investir dans
l'implantation de nouveaux sites de manufacture de produits chimiques.
La cr\'{e}ation de l'Institut de France, le 25 octobre 1795,
repr\'{e}sente pour Chaptal une occasion manqu\'{e}e. Alors que
Berthollet, Fourcroy et Guyton de Morveau sont directement nomm\'{e}s
membres de la premi\`{e}re classe par d\'{e}cret le 20 novembre 1795,
Chaptal y est \'{e}lu membre non r\'{e}sidant de la premi\`{e}re
classe, section chimie, le 28 f\'{e}vrier 1796. Son absence, loin de
Paris, n'est pas sans cons\'{e}quences. Mais c'est \`{a} l'enseignement
de la chimie \`{a} l'\'{E}cole de Sant\'{e} de Montpellier que Chaptal
souhaite se d\'{e}vouer. 

\subsection{L'enseignement de la chimie nouvelle (1795--1798)}

La loi du 4 d\'{e}cembre 1794 officialise la cr\'{e}ation \`{a} Paris,
Strasbourg et Montpellier de trois \'{e}coles de sant\'{e} en
remplacement des \'{e}coles de m\'{e}decine et de chirurgie. Elle
d\'{e}finit les charges des professeurs et des adjoints qui doivent y
officier. Parmi les enseignements \`{a} prodiguer se trouve celui des
\guillemotleft{}~propri\'{e}t\'{e}s des plantes et des drogues
usuelles~\guillemotright{}, rattach\'{e} \`{a} la chimie m\'{e}dicale.
C'est en \'{e}tant nomm\'{e} titulaire de cette chaire, transform\'{e}e
en un cours de chimie m\'{e}dicale, animale et appliqu\'{e}e aux arts
et \`{a} la pharmacie, que Chaptal revient \`{a} Montpellier. Son
retour en mars 1795 lui permet de retrouver son ancien
amphith\'{e}\^{a}tre et d'y donner ses cours d\`{e}s le 23, et ce
jusqu'\`{a} la fin de l'ann\'{e}e scolaire. Chaptal, associ\'{e} \`{a}
B\'{e}rard, donne le troisi\`{e}me des dix cours prodigu\'{e}s par
l'\'{E}cole de sant\'{e}. Il commence par un r\'{e}sum\'{e} des
principes d'unification et de dissociation de la mati\`{e}re que sont
l'affinit\'{e} d'une part, la lumi\`{e}re, le calorique, les gaz et
l'eau, d'autre part~\cite[p.~10]{47}. Ses cours demeurent un succ\`{e}s. Des
quatre \`{a} cinq cents auditeurs qu'il recevait dans les ann\'{e}es
1780, il compte \`{a} pr\'{e}sent le triple ou le quadruple.
L'ann\'{e}e suivante, c'est en pronon\c{c}ant un discours \`{a} la
s\'{e}ance publique en tant que directeur de l'\'{E}cole qu'il fait
l'\'{e}loge de cette science et de son importance~: \guillemotleft{}~la
chimie ne se bornera donc pas \`{a} la description aride de quelques
op\'{e}rations~: elle sera aussi grande, aussi \'{e}tendue que son
objet~: elle saura embrasser la nature sous tous ses
rapports~\guillemotright{}~\cite[p.~10]{48}. La troisi\`{e}me \'{e}dition de
ses \textit{\'{E}l\'{e}ments de chimie} (apr\`{e}s 1790 et 1794) permet
\`{a} Chaptal de rajouter sur la premi\`{e}re page son titre de
\guillemotleft{}~professeur de chimie \`{a} l'\'{E}cole de sant\'{e} de
Montpellier~\guillemotright{}. 

\section{\'{E}pilogue parisien (1798--1799)}

En 1798, Chaptal pr\'{e}pare son retour \`{a} Paris. C'est aux Ternes
qu'il monte une nouvelle manufacture de produits chimiques. Il est
\'{e}lu membre r\'{e}sidant de l'Acad\'{e}mie des sciences le 5
prairial an VI (24 mai 1798). Le 30 mars, il est invit\'{e} \`{a}
l'Institut pour lire un m\'{e}moire sur la fabrication du blanc de
plomb. Berthollet lui pr\'{e}sente un autre membre \'{e}lu l'ann\'{e}e
pr\'{e}c\'{e}dente~: c'est le g\'{e}n\'{e}ral Napol\'{e}on Bonaparte
(1769--1821). Chaptal est appel\'{e} \`{a} suppl\'{e}er Berthollet pour
le cours de chimie v\'{e}g\'{e}tale et animale, \`{a} la suite du
d\'{e}part de ce dernier pour l'exp\'{e}dition d'\'{E}gypte en mai. Son
retour \`{a} l'\'{E}cole polytechnique est l'occasion de faire un
constat sur l'appauvrissement que subit la chimie dans son
enseignement.

\subsection{L'enseignement d'une chimie industrielle \`{a} Polytechnique (1798--1799)}

Tr\`{e}s vivement critiqu\'{e}e d\`{e}s son ouverture, notamment pour
l'importance de ses d\'{e}penses, l'\'{E}cole polytechnique subit des
restrictions plut\^{o}t s\'{e}v\`{e}res en chimie, en particulier avec
la suppression des postes d'adjoints, d'instructeurs et de
pr\'{e}parateurs adjoints (1797). La dur\'{e}e de son enseignement
passe de trois \`{a} deux ans et le cours de chimie de Berthollet,
pourtant toujours titulaire (avec Guyton de Morveau) d'une des deux
chaires de chimie conserv\'{e}es par l'\'{E}cole (la seconde \'{e}tant
attribu\'{e}e \`{a} Fourcroy), devient facultatif (1799). L'esprit de
l'enseignement d'une chimie appliqu\'{e}e et \guillemotleft{}~conforme
\`{a} la nouvelle doctrine de Lavoisier~\guillemotright{} s'amenuise.
Mais c'est peut-\^{e}tre bien \mbox{durant} cette p\'{e}riode de nouvelle
restructuration (1798--1799) que l'\'{E}cole propose cependant \`{a}
ses \'{e}tudiants, dans l'esprit de ses premi\`{e}res ann\'{e}es, une
chimie v\'{e}ritablement appliqu\'{e}e, au service de laquelle Chaptal
se fait l'auteur d'un cours de chimie industrielle~\cite[p.~296]{3}. Ce cours
de deuxi\`{e}me ann\'{e}e, que Berthollet conservera encore quelques
ann\'{e}es dans une veine d'enseignement industriel, ne suffit pas
\`{a} contrebalancer le cours de premi\`{e}re ann\'{e}e dispens\'{e}
par Fourcroy dans une optique tr\`{e}s descriptive appuy\'{e}e sur sa
\textit{Philosophie chimique}, \'{e}dit\'{e}e en 1792. Celle-ci entre
en quelque sorte en opposition avec la vision d'une chimie
indissociable de ses applications concr\`{e}tes telle que la donne
Chaptal dans ses propres \textit{\'{E}l\'{e}ments de
chimie}~\cite[p.~27]{49}~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Je publie ces \'{e}l\'{e}ments de Chimie avec d'autant plus de
confiance que j'ai pu voir par moi-m\^{e}me les nombreuses applications
des principes qui en sont la base aux ph\'{e}nom\`{e}nes de la nature
et des arts~: l'immense \'{e}tablissement de produits chimiques que
j'ai form\'{e} \`{a} Montpellier m'a permis de suivre le
d\'{e}veloppement de cette doctrine et d'en reconna\^{i}tre l'accord
avec tous les faits que les diverses op\'{e}rations nous pr\'{e}sentent
; c'est elle seule qui m'a conduit \`{a} simplifier la plupart des
proc\'{e}d\'{e}s, \`{a} en perfectionner quelques-uns, et \`{a}
rectifier toutes mes id\'{e}es~\cite[p.~v--vj]{29}.
\end{quote}

Cette rectification que rel\`{e}ve Chaptal concerne bien son
adh\'{e}sion aux id\'{e}es de Lavoisier et son opposition
d\'{e}finitive au syst\`{e}me de Stahl, que lui demandait manifestement
de supporter encore son ancien professeur, Sage~:

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Je ferai sans peine l'aveu public que j'ai enseign\'{e} pendant quelque
temps une doctrine diff\'{e}rente de celle que je pr\'{e}sente
aujourd'hui, je la croyais alors vraie et solide mais je n'ai pas
cess\'{e} pour cela de consulter la nature, je lui ai constamment
pr\'{e}sent\'{e} une \^{a}me avide de la conna\^{i}tre ; ses
v\'{e}rit\'{e}s ont pu s'y graver avec toute leur puret\'{e} parce que
j'en avais banni les pr\'{e}jug\'{e}s, et insensiblement je me suis vu
ramen\'{e} par la force des faits \`{a} la doctrine que j'enseigne
aujourd'hui~\cite[p.~vj--vij]{29}.
\end{quote}

En poursuivant cette promotion au travers de la troisi\`{e}me
\'{e}dition augment\'{e}e de son travail en 1796, Chaptal poursuit en
quelque sorte une trajectoire oppos\'{e}e \`{a} celle des
r\'{e}\'{e}ditions des ouvrages de Fourcroy, dont le classicisme
fig\'{e} dans l'enseignement de la chimie se r\'{e}v\`{e}le
symptomatique d'une difficult\'{e} dans la mani\`{e}re d'enseigner la
chimie autrement que du complexe au simple, des lois g\'{e}n\'{e}rales
aux ordres naturels, \`{a} l'inverse de ce que Lavoisier avait
tent\'{e} de faire dans son \textit{Trait\'{e} \'{e}l\'{e}mentaire de
chimie}. Sans y voir un moyen d\'{e}tourn\'{e} pour Chaptal d'affirmer
sa filiation avec Lavoisier, ce qui avait d\'{e}j\`{a} \'{e}t\'{e} fait
ouvertement et publiquement, comme il aime \`{a} le rappeler dans ses
m\'{e}moires (voir paragraphe~\ref{sec8}), les circonstances permettent de
mettre en \'{e}vidence une divergence d'approche entre ceux que l'on
consid\`{e}re comme les deux premiers disciples \`{a} avoir
enseign\'{e} la chimie de Lavoisier\footnote{Fourcroy semble avoir
compris cette difficult\'e et la pr\'esente dans les r\'evisions
ult\'erieures de ses deux ouvrages, \textit{Les \'{e}l\'{e}ments
d'histoire naturelle et de chimie} (Cuchet, Paris, 1786), qui
correspondent \`{a} son cours donn\'{e} au jardin des plantes et sa
\textit{Philosophie chimique} (1792) qui est associ\'{e}e en partie
\`{a} ses cours \`{a} l'\'{E}cole polytechnique. Chaptal, dans ses
\textit{\'{E}l\'{e}ments de chimie}, se retrouve lui aussi
confront\'{e} \`{a} cette difficult\'{e}~: enseigner diff\'{e}remment
la chimie que par l'interm\'{e}diaire des trois r\`{e}gnes, ce qui
n'est pas un objectif qu'il a r\'{e}ussi \`{a} atteindre. Aussi
apr\`{e}s une premi\`{e}re partie sur les d\'{e}finitions de la chimie,
le cours qu'il d\'{e}crit suit un ordre allant des substances
min\'{e}rales puis m\'{e}talliques et v\'{e}g\'{e}tales jusqu'aux
substances animales~\cite[p.~lxxvii--cx]{29}.}.
Elles montrent que si Fourcroy s'est ralli\'{e} aux id\'{e}es de son
ancien~\guillemotleft{}~ma\^{i}tre~\guillemotright{}, il reste fig\'{e}
dans son enseignement et garde une approche encyclop\'{e}dique de la
chimie, qu'il regarde en tant que philosophe, historien ou professeur.
Sa collaboration au \textit{Dictionnaire de chimie} r\'{e}v\'{e}lera
ainsi ses opinions sur le phlogistique et comment il tarde encore \`{a}
le juger d\'{e}finitivement obsol\`{e}te dans les ann\'{e}es 1790,
voire 1800. 

\subsection{De grands chantiers en pr\'{e}paration}

\`{A} la fin de l'ann\'{e}e 1799, le g\'{e}n\'{e}ral Bonaparte est de
retour d'\'{E}gypte et, le 18 brumaire, \guillemotleft{}~la
r\'{e}volution est close~\guillemotright{}. \`{A} la suite d'un coup
d'\'{E}tat, le Directoire laisse place \`{a} un Consulat provisoire
avec \`{a} sa t\^{e}te le Premier Consul Bonaparte. Deux jours plus
tard, Chaptal, \guillemotleft{}~le chimiste, l'industriel, le grand
salp\^{e}trier de la Convention~\guillemotright{} \cite[p.~173]{22}, est
nomm\'{e} au Conseil d'\'{E}tat, section de l'Int\'{e}rieur,
rattach\'{e} \`{a} l'Instruction publique. Le disciple de Lavoisier
deviendra quelques mois plus tard le ministre de l'Int\'{e}rieur du
Consulat. Avec cette nomination, une autre page de l'histoire de la
chimie industrielle fran\c{c}aise est sur le point d\'{e}buter. Premier
pr\'{e}sident de la Soci\'{e}t\'{e} d'encouragement pour l'industrie
nationale, charg\'{e} de l'innovation et de l'industrie, Chaptal
publiera \'{e}galement durant la d\'{e}cennie \`{a} venir (1801--1810)
ses travaux de recherche sur la teinture, le vin, le sucre de betterave
et sur la chimie appliqu\'{e}e aux arts. Ainsi, que ce soit au travers
de ses t\^{a}ches minist\'{e}rielles, des r\'{e}formes qu'il sera
appel\'{e} \`{a} mener, ou bien d'autre part au travers de ses
activit\'{e}s d'acad\'{e}micien ou de chimiste industriel, Chaptal
reste encore et toujours attach\'{e} \`{a} cette chimie qui a
\guillemotleft{}~cr\'{e}\'{e} plusieurs branches d'industrie {[}et{]}
en a perfectionn\'{e} un plus grand nombre~\guillemotright{}, et dont
le r\^{o}le en tant qu'auxiliaire \`{a} la d\'{e}couverte des
ph\'{e}nom\`{e}nes et de la compr\'{e}hension des lois de la nature ne
doit pas \^{e}tre n\'{e}glig\'{e}. Car cette chimie appliqu\'{e}e aux
arts est \guillemotleft{}~cette science qui, de l'analyse compar\'{e}e
des op\'{e}rations de tous les arts, fera d\'{e}couler quelques lois
g\'{e}n\'{e}rales o\`{u} viendront se rapporter les effets sans nombre
que pr\'{e}sentent les ateliers~\guillemotright{}~\cite[p.~xiij]{50}. Chez
Chaptal, chimie et industrie restent ind\'{e}niablement indissociables.

\section{Chaptal et les autres disciples de Lavoisier}\label{sec8}

La volont\'{e} de Chaptal de se reconna\^{i}tre comme chimiste adepte
de la \guillemotleft{}~sublime th\'{e}orie~\guillemotright{} de
Lavoisier est manifeste. Dans ses \textit{Souvenirs sur Napol\'{e}on},
il rappelle cet \'{e}v\`{e}nement survenu lors de l'un de ses cours
\`{a} l'\'{E}cole polytechnique o\`{u} il \'{e}voque le nom\break de~Lavoisier~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Un jour, en r\'{e}capitulant les d\'{e}couvertes qu'on avait faites en
chimie depuis quelques ann\'{e}es, je terminai par ces mots~:
\guillemotleft{}~C'est au c\'{e}l\`{e}bre, c'est \`{a} l'infortun\'{e}
Lavoisier que nous devons toutes ces d\'{e}couvertes.~\guillemotright{} Une explosion
g\'{e}n\'{e}rale partit de tous les coins de la salle. Tous les
\'{e}l\`{e}ves agitaient leurs chapeaux avec enthousiasme ; tous
s'\'{e}criaient, en pr\'{e}sence des autres professeurs assistant \`{a}
la s\'{e}ance~: \guillemotleft{}~Il est le premier \`{a} nous en
parler.~\guillemotright{} {[}{\ldots}{]} Si cet incident e\^{u}t
\'{e}t\'{e} d\'{e}nonc\'{e} au Comit\'{e} de salut public, il e\^{u}t
fourni encore un bel acte d'accusation contre moi~\cite[p.~51--52]{39}. 
\end{quote}

Le parcours de Chaptal, chimiste enthousiaste manifestement
d\'{e}sireux de rendre hommage \`{a} la m\'{e}moire de Lavoisier,
poss\`{e}de entre 1783 et 1795 bien des similitudes avec celui des
chimistes qui furent de l'entourage de Lavoisier \`{a} Paris et que
l'on a qualifi\'{e}s de collaborateurs ou de disciples, et parfois
m\^{e}me des deux tant il est difficile, dans cette communaut\'{e} qui
se forme progressivement autour de Lavoisier \`{a} partir de 1780, de
distinguer ceux qui suivirent le ma\^{i}tre et ceux qui
collabor\`{e}rent \`{a} \'{e}difier sa r\'{e}forme de la chimie et s'en
appropri\`{e}rent les id\'{e}es sans pour autant en accepter
aveugl\'{e}ment tous les concepts~\cite[p.~213--216]{51}. De la m\^{e}me
mani\`{e}re, identifier en dehors de cette communaut\'{e}, en France ou
\`{a} l'\'{e}tranger, un instant pr\'{e}cis o\`{u} la conversion aurait
eu lieu semble difficile, voire inappropri\'{e} avant 1789, date \`{a}
laquelle le syst\`{e}me chimique de Lavoisier dans son ensemble est
\`{a} peu pr\`{e}s \'{e}tabli. Inappropri\'{e}, car pour certains
l'adoption au syst\`{e}me ne sera que partielle voire temporaire, quand
d'autres ne se sont \`{a} aucun moment consid\'{e}r\'{e}s comme des
adeptes de Lavoisier, mais bien comme ses collaborateurs contribuant
\`{a} la fondation d'une nouvelle chimie (Fourcroy, Berthollet, Guyton,
Laplace). Mais dans certains cas, plus simples, une adh\'{e}sion
exempte de doute aux intuitions et comp\'{e}tences de chimiste de
Lavoisier permet d'\'{e}tablir une liste de disciples. Les premiers
d'entre eux sont d'ailleurs identifi\'{e}s par Lavoisier lui-m\^{e}me,
qui reconna\^{i}t d\`{e}s 1787 que~\guillemotleft{}~la doctrine
antiphlogistique a fait des progr\`{e}s rapides. M. de Fourcroy
l'enseigne \`{a} Paris dans toute sa puret\'{e} et M. Chaptal \`{a}
Montpellier~\guillemotright{}~\cite[p.~20]{28}.

Cette reconnaissance du concepteur m\^{e}me de cette r\'{e}forme
r\'{e}volutionnaire de la chimie montre bien que Chaptal joue un
r\^{o}le important dans la propagation des id\'{e}es de Lavoisier en
province et que ce dernier a reconnu, dans les publications de Chaptal,
que son analyse des ph\'{e}nom\`{e}nes \'{e}tait devenue coh\'{e}rente
avec le syst\`{e}me chimique nouveau qu'il avait \'{e}labor\'{e}.
Chaptal ne d\'{e}viera pas de cette position jusqu'\`{a} la publication
finale de ses \textit{\'{E}l\'{e}ments de Chimie} en 1790~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Monsieur, je viens de publier mes \'{e}l\'{e}ments de chimie en 3 vol.
in 8\textdegree~et je vous prie d'en accepter un exemplaire que je viens
de remettre \`{a} la messagerie et \`{a} votre adresse. Je n'ai
cherch\'{e} dans cet ouvrage qu'\`{a} pr\'{e}senter vos principes avec
ordre et clart\'{e}, j'ai fait de nombreuses applications aux
ph\'{e}nom\`{e}nes des arts et de la nature. Les travaux en grand et
les op\'{e}rations de la nature pr\'{e}sentent \`{a} chaque instant la
confirmation de ces principes et j'ai le m\'{e}rite (si c'en est un) de
la faire sentir. Mon ouvrage est re\c{c}u par mes nombreux
\'{e}l\`{e}ves avec une indulgence qui tient peu de l'enthousiasme.
D\'{e}j\`{a} votre doctrine est la seule connue et nous l'enseignons
dans toute sa puret\'{e}. C'est \`{a} elle que je dois mes succ\`{e}s
dans l'enseignement et les travaux en grand. Je ne con\c{c}ois pas
comment il se trouve des personnes qui s'obstinent \`{a} la
rejeter~\cite[p.~117]{31}.
\end{quote}

La reconnaissance d'un lien entre Chaptal et Lavoisier, revendiqu\'{e}e
dans ces lettres, est r\'{e}ciproque. Et si Chaptal n'a pu \^{e}tre le
collaborateur de Lavoisier, il en est le disciple assum\'{e},~car
Chaptal se d\'{e}finit lui-m\^{e}me comme \guillemotleft{}~un
z\'{e}l\'{e} partisan {[}des{]} principes~\guillemotright{} de
Lavoisier\footnote{Lettre du 29 juin 1784. La r\'eponse de Lavoisier le
18 juillet montre toute la satisfaction de son auteur~:
\guillemotleft{}~J'ai lu monsieur avec beaucoup de plaisir le m\'emoire
que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser sur la formation de
l'acide phosphorique et je m'applaudis de ce que vous y avez adopt\'e
les principes que j'ai expos\'e dans quelques m\'emoires lus \`a
l'Acad\'emie~\guillemotright{} \cite[p.~25]{24}.}. Il est int\'{e}ressant de
noter que dans la traduction que fait de cette lettre C. E. Perrin, le
mot anglais pour traduire le mot
\guillemotleft{}~partisan~\guillemotright{} est
\guillemotleft{}~disciple~\guillemotright{} \cite[p.~113]{6}\footnote{On notera
\'egalement que lorsque Madame Lavoisier traduit l'\textit{Essay} de
Kirwan, elle traduit le mot anglais \guillemotleft{}~supporter~\guillemotright{} par
\guillemotleft{}~sectateur~\guillemotright{}.}. Pour Lavoisier, Chaptal
repr\'{e}sente aussi un collaborateur \`{a} distance \`{a} qui, \`{a}
la suite de l'annonce de sa publication, il fait une r\'{e}ponse qui,
au-del\`{a} de sa politesse presque exag\'{e}r\'{e}e, montre bien qu'il
a saisi l'importance qu'il pouvait donner \`{a} ce grand manufacturier
de produits chimiques~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
J'attends avec une grande impatience que votre trait\'{e} de chimie me
soit parvenu. J'en ai besoin pour rappeler mes id\'{e}es qui depuis
plus d'un an ont \'{e}t\'{e} enti\`{e}rement d\'{e}tourn\'{e}es des
sciences et de la chimie {[}{\ldots}{]}. Votre conqu\^{e}te, celle de
M. de Morveau et d'un petit nombre de chimistes \'{e}pars en Europe
sont tout ce que j'ambitionnais~\cite[p.~119]{31}.
\end{quote}

Quel est donc ce petit nombre de chimistes que Lavoisier ambitionnait
de voir \guillemotleft{}~converti~\guillemotright{} \`{a} ses
id\'{e}es\,? Et cette conversion suffit-elle \`{a} faire d'un chimiste
un disciple de Lavoisier\,? Comme le sujet de notre analyse est la place
de Chaptal parmi les autres disciples de Lavoisier, il convient
effectivement d'\'{e}tudier la place et la posture de ceux qui auront
pu \^{e}tre des chimistes ayant officiellement adh\'{e}r\'{e} aux
id\'{e}es de Lavoisier.

\subsection{Un associ\'{e}-collaborateur~: Jean-Baptiste Michel Bucquet
(1777--1780)}\label{sec8.1}

Le premier des chimistes dont on a pu dire qu'il a \'{e}t\'{e} sur le
point de se convertir ou m\^{e}me d'avoir accept\'{e} les id\'{e}es de
Lavoisier est Bucquet.

D\`{e}s 1772, Bucquet manifeste son souhait d'entrer \`{a}
l'Acad\'{e}mie des sciences. Alors qu'il est en concurrence
s\'{e}rieuse avec Antoine Baum\'{e} (1728--1804), celui-ci est re\c{c}u
\`{a} la majorit\'{e} des suffrages alors que Bucquet est propos\'{e}
en second. Durant l'ann\'{e}e 1772--1773, Bucquet r\'{e}alise une
s\'{e}rie d'exp\'{e}riences sur l'air fixe dans le laboratoire du duc
de La Rochefoucauld. Lavoisier, qui fut charg\'{e} de rendre compte de
la publication que fit Bucquet de ce travail, le cite dans ses
\textit{Opuscules physiques et chimiques} parus en 1774. \`{A} cette
\'{e}poque, le travail de Lavoisier consiste \`{a} \'{e}tudier les
fluides \'{e}lastiques et les proc\'{e}d\'{e}s d'obtention de l'air
fixe dont la nature reste incertaine. Ce sont ensuite les r\'{e}actions
de combustion et de calcination dans diff\'{e}rentes conditions qui
sont d\'{e}crites par les soixante-dix exp\'{e}riences qu'il relate
dans son ouvrage. L'analyse globale qu'il a au pr\'{e}alable faite de
toutes les exp\'{e}riences connues et men\'{e}es sur tous les gaz
(constituant la premi\`{e}re partie des \textit{Opuscules}) l'am\`{e}ne
\`{a} citer Bucquet comme l'un des rares chimistes fran\c{c}ais \`{a}
avoir travaill\'{e} cette chimie dite pneumatique. Au mois de mai 1773,
Lavoisier, dans son propre laboratoire, refait les exp\'{e}riences de
Bucquet. Les deux hommes restent en contact, comme l'atteste une lettre
r\'{e}dig\'{e}e par Lavoisier \`{a} l'intention de Bucquet au d\'{e}but
de l'ann\'{e}e 1775 (voir note n\textdegree~3, le contenu de cette
lettre n'est cependant pas connu). Il est int\'{e}ressant de noter que
cette m\^{e}me ann\'{e}e, les id\'{e}es de Lavoisier sur la combinaison
d'une substance acide contenue dans l'air au cours de la combustion, en
concurrence avec le phlogistique, deviennent pour lui une hypoth\`{e}se
s\'{e}rieuse qu'il faudra approfondir par un travail exp\'{e}rimental
rigoureux et de grande\break envergure~: \vspace*{6pt}

\begin{quote}
\fontsize{8.8}{10.2}\selectfont
Toute esp\`{e}ce d'air absorbable par l'eau est un acide en vapeur
{[}et{]} tout air non absorbable est un compos\'{e} d'un acide en
vapeur combin\'{e}~avec le phlogistique {[}{\ldots}{]}. Je me propose
de d\'{e}velopper incessamment ces exp\'{e}riences et en les variant de
mettre dans tout leur jour les cons\'{e}quences qu'on peut en
tirer~\cite[p.~472--474]{52}\footnote{Voir aussi Projet d'un pli
cachet\'e, 18 mars 1775.}.
\end{quote}

Cette r\'{e}flexion est des plus int\'{e}ressantes parce qu'elle
esquisse pour Lavoisier les recherches d'un double programme~:
identifier les gaz acides et leur lien avec le phlogistique d'une part,
et d'autre part, identifier la nature de l'eau, sur laquelle il
commence tr\`{e}s t\^{o}t \`{a} faire des s\'{e}ries d'exp\'{e}riences.

Durant l'ann\'{e}e 1776, Lavoisier, qui d\'{e}m\'{e}nage de la rue
Neuve-des-Bons-Enfants o\`{u} il a \'{e}quip\'{e} sa maison d'un
laboratoire personnel au petit Arsenal, met vraisemblablement en place
ce travail de recherche. Il commande \`{a} Bucquet divers ustensiles et
du\break mercure~\cite[p.~579--581]{53}. Mais c'est surtout durant l'ann\'{e}e 1777,
pendant laquelle les deux hommes travaill\`{e}rent en collaboration
\'{e}troite de janvier \`{a} septembre, que se r\'{e}v\`{e}le le fait
que Bucquet fut bien un collaborateur et non un disciple de Lavoisier.
Cette collaboration, rappelons-le, a donn\'{e} lieu \`{a} plusieurs
interpr\'{e}tations. Il fut tout d'abord question de croire que Bucquet
donnait des cours \`{a} Lavoisier~\cite[p.~276]{54}, puis qu'il prodiguait en
fait un enseignement de qualit\'{e} \`{a} Madame Lavoisier et \`{a}
quelques autres \'{e}l\`{e}ves bien choisis \`{a}
l'Arsenal~\cite[p.~120]{9}, \cite{55}. Enfin, une troisi\`{e}me hypoth\`{e}se avait
fait \'{e}tat d'une collaboration fructueuse financ\'{e}e par
Lavoisier~\cite{56}, \cite[p.~83]{57}. Les objectifs de cette collaboration sont
\'{e}clair\'{e}s par les r\'{e}sum\'{e}s de 26 m\'{e}moires
pr\'{e}sent\'{e}s le 5 septembre 1777 \`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences
et par les comptes-rendus d'un cours de chimie contenus dans le
cinqui\`{e}me registre de laboratoire de Lavoisier, \'{e}crit
principalement de la main de Madame Lavoisier\footnote{L'\'ecriture de
Bucquet se retrouve dans trois cahiers de laboratoire~\cite[p.~579n]{52}. Il
s'av\`{e}re que la description que fait \'{e}galement Berthelot de
l'\'{e}criture de Bucquet dans le cahier de laboratoire V a \'{e}t\'{e}
r\'{e}cemment compl\'{e}t\'{e}e par les travaux de F. Antonelli. La
grande partie de la prise de note est r\'{e}alis\'{e}e par Madame
Lavoisier et seule la fin est de la main de Bucquet~\cite[p.~137]{58}.}.

Pour Condorcet, 
\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
{[}Bucquet{]} osa entreprendre de r\'{e}p\'{e}ter toutes les
exp\'{e}riences, de refaire toutes les analyses d\'{e}j\`{a} connues en
Chimie, en ayant \'{e}gard \`{a} l'influence que devaient
n\'{e}cessairement dans ces exp\'{e}rience et analyses, ces substances
a\'{e}riformes, qui longtemps inconnues ou plut\^{o}t n\'{e}glig\'{e}es
par les chimistes {[}{\ldots}{]} influent dans presque toutes les
op\'{e}rations de la Nature, comme presque dans toutes les
exp\'{e}riences des laboratoires~\cite[p.~69]{59}.
\end{quote}

Pour Fourcroy, \'{e}l\`{e}ve de Bucquet~:

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Personne n'\'{e}tait plus que M. Bucquet au courant des connaissances
modernes. Il en a donn\'{e} des preuves en exposant dans ses cours la
doctrine des gaz \`{a} laquelle il a beaucoup ajout\'{e} lui-m\^{e}me ;
il eut pendant plusieurs ann\'{e}es la sage retenue d'enseigner
toujours \`{a} ses \'{e}l\`{e}ves celle du phlogistique, en leur
pr\'{e}sentant celle de M. Lavoisier comme une opinion qui, quoique
fond\'{e}e sur de grands faits, demandait cependant d'\^{e}tre
examin\'{e}e avant d'\^{e}tre tout \`{a} fait admise. Ce n'est que
depuis deux ans {[}donc en 1778{]} que les recherches qu'il avait
faites sur les gaz l'engag\`{e}rent \`{a} jeter quelques doutes sur
l'existence du phlogistique et \`{a} substituer enti\`{e}rement la
th\'{e}orie de M. Lavoisier \`{a} celle de Stahl, en modifiant
cependant les expressions et en convenant avec M. Macquer que la
lumi\`{e}re pourrait bien \^{e}tre regard\'{e}e comme jouant le
r\^{o}le du phlogistique, si on lui trouvait la propri\'{e}t\'{e} de se
combiner~\cite{60}.
\end{quote}

Sans renoncer d\'{e}finitivement au phlogistique en 1780, Bucquet se
retrouvait cependant sur la voie de changer de paradigme et de voir la
combustion selon l'hypoth\`{e}se plus probablement exacte de Lavoisier.
Il y a donc une influence notable de Lavoisier sur Bucquet, mais il
faut reconna\^{i}tre aussi que du fait de leur association, Bucquet eut
\'{e}galement de l'influence sur Lavoisier. Holmes rel\`{e}ve que
\guillemotleft{}~Bucquet n'\'{e}tait cependant nullement le partenaire
subordonn\'{e} dans l'effort de coop\'{e}ration qui se d\'{e}veloppait
entre les deux~; il est clair que, m\^{e}me si Lavoisier a attir\'{e}
Bucquet dans son entreprise scientifique, il a lui-m\^{e}me
commenc\'{e} \`{a} \^{e}tre attir\'{e} dans l'orbite des
int\'{e}r\^{e}ts de Bucquet~\guillemotright{}~\cite[p.~132]{61}.

\subsection{Un collaborateur malgr\'{e} lui~: Pierre-Simon Laplace (1781--1785)}

Dans le d\'{e}veloppement de la chimie lavoisienne de
l'interpr\'{e}tation correcte des r\'{e}actions de combustion, la
collaboration Bucquet-Lavoisier met en lumi\`{e}re l'un des principaux
points de discordance entre les deux chimistes, sur l'existence d'un
fluide impond\'{e}rable~: le phlogistique. C'est avec le\break
math\'{e}maticien (et physicien) Laplace que Lavoisier va
s'int\'{e}resser \`{a} la nature des fluides en g\'{e}n\'{e}ral, et
\`{a} celle d'un fluide de chaleur en particulier.

Pierre-Simon Laplace, membre de la classe des g\'{e}om\`{e}tres de
l'Acad\'{e}mie des sciences, s'\'{e}tait retrouv\'{e} associ\'{e} \`{a}
Lavoisier \`{a} l'occasion de plusieurs rapports \`{a} effectuer, dont
l'un sur une machine pneumatique de Nicolas Fortin (en 1779) et un
autre sur l'efficacit\'{e} d'un barom\`{e}tre (1780) qui enjoignit
manifestement Lavoisier \`{a} demander son aide. Laplace a avant tout
\'{e}t\'{e} form\'{e} aux math\'{e}matiques, domaine qui r\'{e}v\`{e}le
tr\`{e}s rapidement ses comp\'{e}tences de haut niveau. Au-del\`{a} de
cette discipline qui l'a fait se distinguer aupr\`{e}s de D'Alembert et
obtenir un poste de professeur \`{a} l'\'{E}cole militaire avant
d'entrer \`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences, Laplace s'int\'{e}resse
philosophiquement aux lois naturelles et notamment \`{a} la nature
v\'{e}ritable des fluides. Collaborer \`{a} la paillasse aux
c\^{o}t\'{e}s de Lavoisier n'est donc pas une t\^{a}che qu'il trouve
int\'{e}ressante et moins encore, pour laquelle il pourrait se sentir
utile, au-del\`{a} des calculs qu'il pourrait refaire pour Lavoisier.
La lettre qu'il \'{e}crit le 7 mars 1782 en ce sens est des plus
explicites~\cite[p.~712]{53}. Tout d'abord r\'{e}ticent, c'est apr\`{e}s cette
tentative de refus qu'il accepte finalement d'aider Lavoisier dans ses
exp\'{e}riences au cours d'un programme qui va s'\'{e}tendre de
mani\`{e}re soutenue de 1781 \`{a} 1784, avec des r\'{e}sultats
remarquables. Car la collaboration entre Lavoisier et Laplace, qui
d\'{e}bute en 1777, comprend des recherches sur la temp\'{e}rature, la
fabrication de thermom\`{e}tres, les mesures de chaleur, la fabrication
d'un pyrom\`{e}tre, la fabrication de calorim\`{e}tres, des
exp\'{e}riences sur la vaporisation, sur l'\'{e}lectricit\'{e}, sur la
nature de l'air inflammable, sur celle de l'eau ou encore sur la
production d'acide carbonique~\cite{62}.

Gr\^{a}ce \`{a} ces apports \`{a} la chimie, la position de Laplace
s'est affirm\'{e}e, et de collaborateur malgr\'{e} lui, comme il le
relate dans plusieurs lettres de sa correspondance, presque avec la
m\^{e}me tournure de phrase (lettre \`{a} Deluc du 28 juin 1783 et
\`{a} Lagrange du 21 ao\^{u}t 1783)~\cite[p.~112 et 121]{63}, il devient ensuite un
d\'{e}fenseur actif de ses travaux. On le voit ainsi affirmer qu'il est
\guillemotleft{}~incontestable que l'eau est un compos\'{e} d'air
inflammable et d'air pur combin\'{e}~\guillemotright{}~\cite[p.~115]{63}, et
\`{a} la suite du m\'{e}moire sur la chaleur, apr\`{e}s avoir
sollicit\'{e} Lavoisier pour refaire des exp\'{e}riences durant l'hiver
1783--1784, Laplace d\'{e}fend non seulement leurs r\'{e}sultats et
les confirme par la suite de ces nouvelles exp\'{e}riences, mais il
affirme \'{e}galement que d'autres \'{e}minents chimistes comme
Priestley, Cavendish ou Crawford se trompent (lettre du 24 f\'{e}vrier
1784 \`{a} Deluc et du 8 juin \`{a} Blagden)~\cite[p.~147 et 149]{63}. En 1785, il se
charge aussi de faire la promotion de la grande exp\'{e}rience de la
synth\`{e}se de l'eau, comme il le confie \`{a} Blagden et bient\^{o}t
\`{a} son ami\break Deluc~: \guillemotleft{}~j'aurai l'honneur de lui
\'{e}crire bient\^{o}t, en lui faisant part de quelques exp\'{e}riences
tir\'{e}es au grand sur la formation de l'eau, qui se font maintenant
\`{a}\break Paris~\guillemotright{}~\cite[p.~180]{63}.

La tension entre les deux amis devient d'ailleurs palpable dans cette
m\^{e}me correspondance en 1790--1791, lorsque Deluc d\'{e}couvre la
position ferme de Laplace sur le soutien qu'il fait aux th\'{e}ories de
Lavoisier et \`{a} l'usage de la nomenclature
chimique~:~\guillemotleft{}~je n'avais pas eu lieu de croire que vous
prissiez un parti d\'{e}cid\'{e} sur les questions maintenant
agit\'{e}es en chimie.~\guillemotright{} Non seulement Laplace d\'{e}fend l'usage de
la nomenclature ou la nature de la constitution de l'eau, mais il
d\'{e}fend aussi l'usage du mot oxyg\`{e}ne, quoiqu'il puisse \^{e}tre
maladroit, car inadapt\'{e} dans le cas de l'acide marin dont il ne
serait pas l'un des principes. Enfin, s'il reconna\^{i}t des manques
sur le calorique, il ne pense pas moins que cette th\'{e}orie est elle
aussi acceptable~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Je conviens que l'existence du calorique comme une substance
particuli\`{e}re n'est pas prouv\'{e}e, et qu'il l'est encore moins que
les diff\'{e}rents gaz sont le r\'{e}sultat des combinaisons de cette
substance avec diff\'{e}rents corps. Je ne vois dans tout cela, que des
hypoth\`{e}ses plus ou moins vraisemblables (lettre \`{a} Deluc du 
10~avril 1791)~\cite[p.~344--345]{63}.
\end{quote}

Le fait que Laplace soit l'un des auteurs de la version comment\'{e}e
de \textit{l'Essay sur le phlogistique} de 1788 semble de plus montrer
qu'\`{a} cette date, Laplace est devenu un adepte du syst\`{e}me de
Lavoisier, en contribuant aux objections faites aux all\'{e}gations de
Kirwan qui tente encore de sauver le phlogistique. C'est d'ailleurs par
son interm\'{e}diaire et celui de Blagden que l'ouvrage, encore
in\'{e}dit en France, est appel\'{e} \`{a} se retrouver entre les mains
de Berthollet\footnote{\guillemotleft{}~Cet ouvrage de Kirwan m'est
envoy\'e sur le moment. Il n'est pas encore \`a vendre {[}{\ldots}{]}.
C'est un livre qu'on attend avec impatience en Allemagne et ici. Comme
notre ami Berthollet lit si bien l'anglais, je crois qu'il vaut mieux
lui remettre l'ouvrage sur le champ si vous aurez cette bont\'e-l\`a~\guillemotright{}. 
Lettre de Blagden \`a Laplace, 13 mai 1787~\cite[p.~229]{63}.}. Ce serait
donc faire une analyse un peu courte que d'ignorer les motivations de
Laplace et de les \'{e}clipser face aux volont\'{e}s de Lavoisier pour
faire du premier le simple disciple du second. 

Durant les ann\'{e}es 1780, en effet, Laplace se trouve en fait, lui
aussi, confront\'{e} \`{a} quelques difficult\'{e}s. Il cherche \`{a}
\'{e}laborer un nouveau syst\`{e}me du monde, il cherche un travail et
des sources de revenu, et au-del\`{a} de l'opportunit\'{e} que lui
offre Lavoisier, c'est bien de tenter de faire converger les deux
programmes de recherche de ces deux savants, le
g\'{e}om\`{e}tre-physicien qu'est en train de devenir Laplace et le
physicien-chimiste qu'est Lavoisier, qu'il est question. La
r\'{e}ussite d'ailleurs ne sera pas enti\`{e}re. \`{A} plusieurs
reprises, sur les mesures calorim\'{e}triques et sur la synth\`{e}se de
l'eau, Laplace n'est pas satisfait des r\'{e}sultats et souhaite que
l'on refasse les exp\'{e}riences. Sur la nature de la chaleur, l'avis
reste ind\'{e}cis, chacun arrivant avec une hypoth\`{e}se et la
conservant~\cite[p.~162]{64}. Et si les deux opinions sont conserv\'{e}es,
c'est parce que Lavoisier et Laplace ont l'intelligence de
\guillemotleft{}~renoncer \`{a} leur identit\'{e} pour le plus grand
profit de ces recherches captivantes~\guillemotright{}~\cite[p.~98]{65}. Pour
Roger Hahn, \guillemotleft{}~Laplace \'{e}tait un collaborateur actif
qui prenait des d\'{e}cisions et dictait lui-m\^{e}me des
proc\'{e}dures \`{a} son coll\`{e}gue, plus \^{a}g\'{e} et plus
exp\'{e}riment\'{e} que lui~\guillemotright{}~\cite[p.~92]{65}, voir
\'egalement la lettre de Laplace \`a Lavoisier, janvier 1784, dans
\cite[p.~6]{24}. C'est donc bien d'\'{e}gal \`{a} \'{e}gal que Laplace
traite avec Lavoisier. \looseness=-1

Finalement, l'exposition de Laplace aux id\'{e}es de Lavoisier,
peut-\^{e}tre bien d\`{e}s 1777, permet-elle de consid\'{e}rer Laplace
comme un disciple du ma\^{i}tre ou un adepte de sa th\'{e}orie\,? La
chimie, branche de la physique \`{a} l'\'{e}poque, ne repr\'{e}sente
pas un domaine d'expertise dans lequel Laplace a l'intention de se
lancer. En mars 1782, il reconna\^{i}t d'ailleurs que ce qu'il en sait
est en partie redevable \`{a} Lavoisier, et qu'il ne pourrait \^{e}tre
efficient sur la question qu'apr\`{e}s avoir lu un nombre
cons\'{e}quent d'ouvrages, ce qui semble bien montrer que Laplace,
d\'{e}sireux de se faire une opinion par lui-m\^{e}me, agit en toute
ind\'{e}pendance. Collaborateur, membre du cercle de l'Arsenal, si
Laplace contribue \`{a} \'{e}claircir la nature de l'air inflammable,
de sa production et aussi \`{a} d\'{e}finir la constitution de l'eau en
participant aux exp\'{e}riences de Lavoisier, notamment celles de 1783
et 1785, on ne peut le consid\'{e}rer comme un disciple de Lavoisier.
La preuve en est que sur l'interpr\'{e}tation de la r\'{e}action entre
l'acide vitriolique et le fer ou encore sur la th\'{e}orie des
affinit\'{e}s, c'est Laplace qui influence Lavoisier.\looseness=-1

\subsection{Jean-Baptiste Meusnier de la Place, l'ing\'{e}nieur convaincu (1783--1788)}

L'avis selon lequel les physiciens seraient les premiers disciples de
Lavoisier, est donc \`{a} nuancer. Mais que nombre d'entre eux se
soient int\'{e}ress\'{e}s \`{a} la chimie par l'interm\'{e}diaire de
quelques exp\'{e}riences physico-chimiques \'{e}labor\'{e}es par
Lavoisier (comme ce fut le cas pour Laplace, Meusnier et Monge) et bien
choisies est indubitable. Car si Lavoisier n'est pas le premier \`{a}
\'{e}tudier les propri\'{e}t\'{e}s des gaz et leur r\'{e}activit\'{e},
le mat\'{e}riel qu'il d\'{e}veloppe pour pouvoir le faire demande les
comp\'{e}tences d'artisans hautement qualifi\'{e}s mais \'{e}galement
les connaissances et l'ing\'{e}niosit\'{e} de physiciens comme Meusnier
de la Place.

\'{E}l\`{e}ve de Monge \`{a} l'\'{E}cole du g\'{e}nie de
M\'{e}zi\`{e}res, cet ing\'{e}nieur militaire qui s'est fait remarquer
\`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences par un m\'{e}moire sur les
math\'{e}matiques diff\'{e}rentielles appliqu\'{e}es aux surfaces
courbes montre l'\'{e}tendue de sa polyvalence en participant en 1779
\`{a} la reconstruction du magasin de poudre de l'Arsenal, et en 1783
en rejoignant la Commission des a\'{e}rostats dont la cr\'{e}ation a
\'{e}t\'{e} demand\'{e}e \`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences par Louis
XVI. Lavoisier en profite pour se rapprocher de Meusnier, et ensemble
ils s'int\'{e}ressent \`{a} un domaine o\`{u} ils se rejoignent.
Meusnier fait alors des recherches sur la mani\`{e}re de dessaler l'eau
de mer \`{a} l'aide d'une machine et Lavoisier, quant \`{a} lui,
cherche \`{a} poursuivre ses exp\'{e}riences sur la nature de l'eau,
exp\'{e}riences qui apr\`{e}s la d\'{e}monstration du 24 juin 1783
avaient laiss\'{e} Laplace ind\'{e}cis sur sa r\'{e}ussite et son
interpr\'{e}tation. En cherchant \`{a} produire de l'air inflammable
pour les a\'{e}rostats, Lavoisier et Meusnier s'int\'{e}ressent \`{a}
plusieurs proc\'{e}d\'{e}s dont l'un d'entre eux consiste \`{a}
d\'{e}composer l'eau. Meusnier et Lavoisier \oe{}uvrent alors \`{a} la
fois pour d\'{e}composer l'eau sur diff\'{e}rents m\'{e}taux, mais
aussi pour am\'{e}liorer l'exp\'{e}rience de 1783 en fabriquant de
meilleures cuves pneumatiques, qui seront appel\'{e}es plus tard
gazom\`{e}tres et pour lesquelles Meusnier va d\'{e}ployer tout son
talent~\cite[p.~144--150]{64}. Comme l'indique B. Bensaude-Vincent,
\guillemotleft{}~Meusnier semble disposer d'une grande marge
d'initiative dans la conduite des exp\'{e}riences ; il a m\^{e}me la
libert\'{e} de commander, de la part\break de Lavoisier, les appareils
scientifiques qui lui semblent n\'{e}cessaires aux constructeurs
M\'{e}gni\'{e} et Fortin~\guillemotright{}, ce que d\'{e}crivent les
lettres de la correspondance de Lavoisier~\cite{66}, \cite[p.~299]{67}. Ceci faisant
bien de Meusnier le collaborateur de Lavoisier, existe-t-il des
indications faisant \'{e}galement de celui-ci son disciple\,? La
concr\'{e}tisation des travaux de recherche de Meusnier et Lavoisier se
trouve dans les exp\'{e}riences des 27 et 28 f\'{e}vrier 1785, durant
la grande exp\'{e}rience de d\'{e}composition et recomposition de
l'eau. Comme le relatent plusieurs historiens, c'est cette
exp\'{e}rience qui servit (en partie) de point de d\'{e}part \`{a} la
conversion de plusieurs chimistes \`{a} la th\'{e}orie de Lavoisier et
surtout, \`{a} leur abandon de la th\'{e}orie du phlogistique.

Cette exp\'{e}rience est d'autant plus d\'{e}routante pour les
partisans du phlogistique qu'elle met \`{a} mal la derni\`{e}re
th\'{e}orie \'{e}labor\'{e}e qui faisait de l'air inflammable la source
du phlogistique voire le phlogistique lui-m\^{e}me, hypoth\`{e}se que
l'on semblait jusque-l\`{a} accorder avec la th\'{e}orie des acides
pour les phlogisticiens~: l'action d'un acide sur un m\'{e}tal
permettrait de lib\'{e}rer le phlogistique contenu dans l'acide. 

Mais Meusnier \'{e}tait-il lui-m\^{e}me un converti\,? S'il fut
initi\'{e} \`{a} la chimie durant ses ann\'{e}es d'\'{e}tudes \`{a}
M\'{e}zi\`{e}res, ce fut alors lorsque celle-ci fut consid\'{e}r\'{e}e
comme une branche de la physique. Monge l'enseignant \`{a} partir de
1770, elle reste dispens\'{e}e selon la th\'{e}orie de Stahl pour les
r\'{e}actions de combustion. Et si elle devient une branche \`{a} part
enti\`{e}re de l'enseignement \`{a} l'\'{E}cole du g\'{e}nie de
M\'{e}zi\`{e}res \`{a} partir de 1777, ce n'est qu'en 1783 que Monge,
avec l'aide de Jean-Fran\c{c}ois Clouet (1751--1801), peut mettre en
place un v\'{e}ritable enseignement de chimie
exp\'{e}rimentale~\cite[p.~603--604]{68}\footnote{\`A cette \'epoque, Monge est d'ailleurs
encore adepte du phlogistique. Durant l'\'et\'e 1783, il r\'eussit avec
un dispositif plus \'elabor\'e que celui de Lavoisier et avant lui, la
synth\`ese de l'eau.}.

Il se peut qu'apr\`{e}s avoir assist\'{e} \`{a} Paris \`{a}
l'exp\'{e}rience de la synth\`{e}se de l'eau de Lavoisier et Laplace
\`{a} laquelle il est convi\'{e} en 1783, Meusnier ait \'{e}t\'{e}
convaincu par les id\'{e}es de
Lavoisier\footnote{\guillemotleft{}~Probablement est-ce l'exp\'erience
de la synth\`ese de l'eau par Lavoisier et Laplace \`a laquelle il
{[}Meusnier{]} assista le 24 juin 1783 qui cristallisa l'int\'er\^et de
Meusnier pour la recherche chimique et le convertit aux id\'ees de
Lavoisier~\guillemotright{} \cite[p.~302]{24}. {Ce m\^{e}me constat se retrouve
chez Marco Beretta~: \guillemotleft{}~Jean Baptiste Meusnier, with whom
Lavoisier had collaborated on the experiments on the decomposition and
composition of water since 1783, was also probably a supporter of this
theory~\guillemotright{}}~\cite[p.~183n]{69}.}. 
Qu'il ait \'{e}t\'{e} par la suite adepte de la
th\'{e}orie de Lavoisier est \mbox{manifeste.} Sa collaboration en tant
qu'exp\'{e}rimentateur et surtout co-auteur du \textit{M\'{e}moire
o\`{u} l'on prouve par la d\'{e}composition de l'eau que ce fluide
n'est point une substance} (lu le 21 avril 1784) situe Meusnier parmi
les premiers partisans de Lavoisier. Ce qui semble tout autant
manifeste au travers de la correspondance entre Lavoisier et Meusnier
et des m\'{e}moires qu'il a produits sur le
sujet\footnote{\guillemotleft{}~M\'emoire dans lequel on a pour objet
de prouver que l'eau n'est point une substance simple, un \'el\'ement
proprement dit, mais qu'elle est susceptible de d\'ecomposition et de
recomposition~\guillemotright{} ; \guillemotleft{}~Description d'un
appareil propre \`a man\oe{}uvrer diff\'erentes esp\`eces d'air, dans
les exp\'eriences qui en exigent des volumes consid\'erables, par un
\'ecoulement continue parfaitement uniforme et variable \`a volont\'e,
et donnant \`a chaque instant, la mesure des quantit\'es d'air
employ\'es avec toute la pr\'ecision qu'on peut
d\'esirer~\guillemotright{}~\cite{18}.}, c'est que Meusnier est
principalement int\'{e}ress\'{e} par l'aspect technique des
exp\'{e}riences, la r\'{e}alisation des cuves pneumatiques puis des
gazom\`{e}tres\footnote{Pour P. Belin, c'est manifestement la
contribution majeure de Meusnier aux exp\'eriences de Lavoisier et
notamment \`a la grande exp\'erience de d\'ecomposition et
recomposition de l'eau. Cet aspect technique se ressent dans
l'\'ecriture de ses m\'emoires o\`u les consid\'erations th\'eoriques
sont peu pr\'esentes. Il est de ce fait manifeste que d\`es son
\guillemotleft{}~M\'emoire sur les moyens d'op\'erer une enti\`ere
combustion de l'huile~\guillemotright{}~\cite{70}, pr\'{e}sent\'{e}
\`{a} l'Acad\'{e}mie le 19 mars 1783, Meusnier cite l'importance des
travaux de Lavoisier sur la combustion et le r\^{o}le de l'air vital
pour ses propres recherches~\cite{71}.}. C'est d'ailleurs en ce sens
qu'il continue \`{a} correspondre avec Lavoisier, lui proposant des
am\'{e}liorations sur ces cuves\footnote{\guillemotleft{}~Comme il me
restait, monsieur et cher confr\`ere, sur les caisses que vous faites
construire, des incertitudes relativement \`a la charge que porteront
les tourillons et les rouleaux de glace, je passais hier chez Meign\'e
et ne le trouvant point lui fit dire de venir chez moi ce matin. Voici
ce que j'ai vu de mieux et je vous en fais part afin de vous en que
vous en ordonniez l'ex\'ecution si la chose vous
convient~\guillemotright{} \cite[p.~87]{24}.} qui donneront finalement la
construction des mod\`{e}les de M\'{e}gni\'{e} en 1787. Meusnier est
\'{e}galement rest\'{e} un personnage cl\'{e} de la grande
exp\'{e}rience sur la synth\`{e}se de l'eau, dont les r\'{e}sultats
consign\'{e}s devaient donner lieu \`{a} un m\'{e}moire qui n'a jamais
vu le jour\footnote{\guillemotleft{}~On me demande toujours quand sera
fait le rapport de la fameuse exp\'erience de la d\'ecomposition et
recomposition de l'eau. Vous en avez toutes les pi\`eces entre les
mains et il serait bien \`a souhaiter que vous voulussiez bien les
mettre en r\`egle et en tirer un r\'esultat. C'est une exp\'erience
ch\`ere dont il faut faire en sorte que le fruit ne soit pas 
perdu~\guillemotright{}. Lettre de Lavoisier \`a Meusnier du 
4 mars 1787~\cite[p.~19--20]{28}.}. Bien que
Meusnier ait \'{e}t\'{e} affect\'{e} \`{a} Cherbourg sans permission de
retour pour collaborer \`{a} Paris \`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences
apr\`{e}s 1785, Lavoisier le relance en 1787 pour qu'il termine ce
travail. Meusnier, qui s'occupe alors d'un trait\'{e} d'artillerie en
pr\'{e}paration, s'investit alors de plus en plus dans sa carri\`{e}re
militaire et s'\'{e}loigne progressivement de la chimie. 

Collaborateur d\`{e}s 1781, adepte du syst\`{e}me de Lavoisier vers
1783--1784, personnage-cl\'{e} dans le cercle de l'Arsenal, Meusnier
repr\'{e}sente un autre exemple de collaborateur de Lavoisier tout
\`{a} fait original en tant qu'ing\'{e}nieur, dont la connivence avec
le chimiste a pu lui permettre de se situer aupr\`{e}s de lui \`{a} un
rang similaire \`{a} celui qu'occupa Laplace. Ses contributions
majeures qui conduisirent \`{a} la grande exp\'{e}rience de 1785 ont
permis d'initier un revirement chez plusieurs disciples de la chimie de
Stahl, qui ont fini par renoncer au phlogistique. En s'\'{e}cartant de
cette doctrine chimique pour rejoindre celle de Lavoisier, ils allaient
devenir soit ses disciples soit, selon le mot de Kirwan, des
antiphlogisticiens.

{\vspace*{-3pt}}

\subsection{Berthollet, premier des antiphlogisticiens (1785)}

{\vspace*{-3pt}}

La grande exp\'{e}rience de f\'{e}vrier 1785 marqua quelques esprits.
Si elle ne put suffire \`{a} convaincre imm\'{e}diatement, elle
contribua \`{a} jeter le doute chez ceux qui h\'{e}sitaient encore. Le
but av\'{e}r\'{e} de cette exp\'{e}rience \'{e}tait bien de montrer que
le phlogistique n'existe pas. Parmi les adeptes convaincus par la
th\'{e}orie du phlogistique et qui faisaient partie du cercle de
Lavoisier, et qui avaient \'{e}t\'{e} les disciples de Pierre-Joseph
Macquer (1718--1784), Berthollet fut le premier \`{a} renoncer
officiellement \`{a} l'ancienne th\'{e}orie pour promouvoir la
nouvelle\footnote{La doctrine du phlogistique \'elabor\'ee par Stahl
fut d\'evelopp\'ee par ses disciples. En France, l'un des plus
influents d'entre eux fut Etienne-Fran\c{c}ois Geoffroy (1672--1731). \`A
la suite de la diffusion de cette th\'eorie, celle-ci s'enseigna par
l'interm\'ediaire de Rouelle puis Macquer sous des formes quelque peu
diff\'erentes. Il y avait donc des adeptes du phlogistique disciples de
Rouelle (Maquer, Buquet) et des disciples de Macquer (Guyton,
Berthollet, Baum\'e, Fourcroy). Rappelons enfin ici que Berthollet,
Fourcroy et Chaptal furent tous les trois les \'el\`eves de Bucquet \`a
la m\^eme p\'eriode~\cite[p.~81]{72}.}.

En avril 1785, Berthollet publie un \textit{M\'{e}moire sur l'acide
marin d\'{e}phlogistiqu\'{e},} dans lequel il d\'{e}montre que la
r\'{e}action pr\'{e}sent\'{e}e par Carl Wilhelm Scheele (1742--1786)
entre la \guillemotleft{}~mangan\`{e}se~\guillemotright{} (qui est en
fait un oxyde de mangan\`{e}se) et l'acide marin ordinaire (le chlorure
d'hydrog\`{e}ne) donne ce fameux acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e} (le
dichlore) sans qu'il soit n\'{e}cessaire, pour comprendre
l'exp\'{e}rience, de faire intervenir le phlogistique~:
\guillemotleft{}~C'est donc \`{a} l'air vital de la mangan\`{e}se, qui
se combine avec l'acide marin, qu'est due la formation de l'acide marin
d\'{e}phlogistiqu\'{e}~; je dois avertir que cette th\'{e}orie a
\'{e}t\'{e} pressentie et annonc\'{e}e depuis longtemps par M.
Lavoisier~\guillemotright{}~\cite[p.~281]{73}. Car, comme il le relate d\`{e}s
le d\'{e}but de ce m\'{e}moire,~\guillemotleft{}~le phlogistique
{[}lui{]} paraissait enfin \^{e}tre devenu une hypoth\`{e}se
inutile~\guillemotright{}~\cite[p.~276]{73}. Ce changement est en tout cas
remarquable, car, depuis 1776, Berthollet s'\'{e}tait \'{e}vertu\'{e}
\`{a} \'{e}tudier les exp\'{e}riences de Lavoisier et \`{a} tenter de
les expliquer en faisant intervenir le phlogistique, l\`{a} o\`{u}
Lavoisier faisait intervenir l'air puis l'oxyg\`{e}ne~\cite[p.~1120]{74}. Mais
lentement, depuis 1781, analysant de mani\`{e}re objective les
r\'{e}sultats d'exp\'{e}rience qu'il poss\`{e}de, Berthollet change
progressivement d'opinion~\cite[p.~125--126]{75}.

En \'{e}tudiant par la suite le gaz form\'{e} par la r\'{e}action de
Scheele, Berthollet observe que cet acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e},
obtenu en r\'{e}agissant sur les m\'{e}taux, ne lib\`{e}re pas plus de
phlogistique que d'air inflammable\footnote{En 1782, Kirwan avait
\'emis l'hypoth\`ese que le phlogistique pouvait \^etre l'air
inflammable~\cite[p.~206--207]{76}. Le but de cette hypoth\`{e}se, parmi d'autres,
\'{e}tait encore un fois de sauver le phlogistique face \`{a} des
r\'{e}sultats d'exp\'{e}riences qui prouvaient son inexistence.},
substances que l'on pensait contenues dans les m\'{e}taux et
responsables des d\'{e}gagements de lumi\`{e}re, de chaleur, de flamme
que l'on pouvait observer. La transformation, pour Berthollet,
s'explique bien mieux en \'{e}voquant la n\'{e}cessit\'{e} de faire
intervenir l'oxyg\`{e}ne~:~

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
L'acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e} dissout le fer et le zinc, sans
qu'il se d\'{e}gage aucun gaz, et de la m\^{e}me mani\`{e}re que l'eau
dissout du sel~: pour que ces m\'{e}taux se dissolvent dans un acide,
il faut donc simplement qu'ils s'unissent \`{a} une portion d'air
vital, ainsi que l'a prouv\'{e} M. Lavoisier~; et comme l'acide marin
d\'{e}phlogistiqu\'{e} peut leur fournir la portion d'air vital
n\'{e}cessaire, lorsqu'il les dissout, il ne se fait point de
d\'{e}composition de l'eau et il ne se produit point de gaz
inflammable~\cite[p.~285]{73}.
\end{quote}

Il peut annoncer le 6 avril 1785 qu'il renonce d\'{e}finitivement au
phlogistique. 

\`{A} cette date, Berthollet poss\`{e}de d\'{e}j\`{a} une carri\`{e}re
remarquable~: adjoint chimiste \`{a} l'Acad\'{e}mie des sciences
(depuis 1780), directeur du laboratoire des teintures \`{a} la
manufacture des Gobelins (depuis 1784), il collabore plus tard avec
Lavoisier en tant qu'auteur de la \textit{Nomenclature chimique} en
1787, comme commentateur de l'\textit{Essay sur le phlogistique} en
1788 et comme animateur des \textit{Annales} de chimie en 1789. Les
liens entre Berthollet et Lavoisier, durant ces ann\'{e}es o\`{u} les
recherches de Berthollet l'emm\`{e}nent \`{a} produire du chlorate de
potassium vont rapprocher les deux savants puisque cette substance
explosive est envisag\'{e}e pour fabriquer de la poudre. Berthollet
pr\'{e}pare quelques \'{e}chantillons et fait des tests de son
c\^{o}t\'{e} au mois de septembre 1788. Au mois d'octobre, les essais
en grand organis\'{e}s \`{a} la poudrerie d'Essonnes provoquent un
accident qui co\^{u}te la vie \`{a} deux personnes
pr\'{e}sentes~\cite[p.~213--214 et 227--228]{28} et manque de blesser Berthollet, Monsieur et
Madame Lavoisier. D\`{e}s le lendemain, Berthollet \'{e}crit \`{a}
Lavoisier~: \guillemotleft{}~les d\'{e}sastres de la journ\'{e}e d'hier
doivent nous convaincre, Monsieur et cher confr\`{e}re, qu'avec des
frais consid\'{e}rables on ne viendra point \`{a} bout de faire de la
poudre muriatique si l'on ne change de disposition~\guillemotright{}.
Berthollet se propose donc de passer une semaine \`{a} l'Arsenal pour
effectuer de nouveaux tests~: \guillemotleft{}~Il nous faut deux hommes
quelconques, mais qui soient enti\`{e}rement \`{a} nos ordres depuis
six heures du matin, jusqu'\`{a} dix heures du soir~\guillemotright{}.
Bien que Berthollet demande \`{a} la fin de sa lettre \`{a} Lavoisier
d'agr\'{e}er ce plan, il est clair que dans son esprit, il est
d\'{e}j\`{a} act\'{e}. La position de Berthollet \`{a} cette date est
donc bien celle d'un collaborateur de Lavoisier. A-t-il \'{e}t\'{e}
l'un des premiers chimistes de l'Acad\'{e}mie des sciences \`{a}
renoncer publiquement apr\`{e}s Lavoisier \`{a} l'hypoth\`{e}se du
phlogistique\,? Le m\'{e}moire de 1785 l'atteste \'{e}galement. Se
place-t-il pour autant en disciple de Lavoisier\,? La r\'{e}ponse n'est
pas si \'{e}vidente.

Pour H. E. Legrand, si c'est bien \`{a} cette date que Berthollet
abandonne la th\'{e}orie du phlogistique, qu'il accepte l'existence de
l'oxyg\`{e}ne et de sa combinaison, Berthollet n'est pas convaincu par
la th\'{e}orie de l'acidit\'{e} de l'oxyg\`{e}ne \'{e}tablie par
Lavoisier\footnote{Lavoisier ne semble pas convaincu lui-m\^eme. Dans
ses \textit{M\'{e}moires de chimie}, il \'{e}crit~: \guillemotleft{}~en
1785, Berthollet \'{e}crivait encore dans le syst\`{e}me du
phlogistique~\guillemotright{} \cite[p.~87]{77}.} dans son ensemble~\cite{78}.
Il existe d'ailleurs deux versions de la publication du m\'{e}moire sur
l'acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e}. L'une publi\'{e}e en 1785 dans le
\textit{Journal de physique}\footnote{Dans les \textit{Observations sur
la physique} de l'Abb\'{e} Rozier, on peut lire~:
\guillemotleft{}~C'est donc \`{a} l'air d\'{e}phlogistiqu\'{e} de la
mangan\`{e}se qui se combine avec l'acide marin, qu'est due la
formation de l'acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e}. Je dois avertir que
cette v\'{e}rit\'{e} a \'{e}t\'{e} pressentie et annonc\'{e}e depuis
longtemps par M. Lavoisier, c'est l'air d\'{e}phlogistiqu\'{e} qui
d\'{e}guise les propri\'{e}t\'{e}s de cet acide, et lui donne toutes
celles qui le distinguent~: il les perd d\`{e}s que ce principe se
s\'{e}pare de lui~\cite[p.~323]{79}. Et dans l'\textit{Histoire de
l'Acad\'{e}mie des sciences}~: \guillemotleft{}~C'est donc \`{a} l'air
vital de la mangan\`{e}se, qui se combine avec l'acide marin, qu'est
due la formation de l'acide marin d\'{e}phlogistiqu\'{e} ; je dois
avertir que cette th\'{e}orie a \'{e}t\'{e} pressentie et annonc\'{e}e
depuis longtemps par M. Lavoisier, et que M. de Fourcroy en a fait
usage dans ses \'{e}l\'{e}ments de chimie et d'histoire naturelle, pour
expliquer les propri\'{e}t\'{e}s de l'acide marin
d\'{e}phlogistiqu\'{e}, telles qu'on les connaissait
alors~\guillemotright{} \cite[p.~281]{73}.} et une seconde en 1788 dans les
\textit{M\'{e}moires de l'Acad\'{e}mie des sciences}, selon une version
augment\'{e}e. Selon Duveen et Klickstein, cette seconde version,
publi\'{e}e plus tardivement, n'est pas le fruit du hasard, mais
rel\`{e}ve de la n\'{e}cessit\'{e} pour Berthollet de gagner du temps
afin d'approfondir ses arguments pour asseoir sa position~\cite{80}.
Son analyse se poursuivant avec les exp\'{e}riences faites sur l'acide
prussique (1789), Berthollet exposera clairement ses doutes lors des
le\c{c}ons qu'il donne \`{a} l'\'{E}cole Normale en
1795\footnote{\guillemotleft{}~Il est vrai que l'oxyg\`ene donne bien
souvent les propri\'et\'es acides aux combinaisons dans lesquelles il
entre, mais ce qui me parait plus un effet plus g\'en\'eral, c'est
qu'en se d\'ecombinant avec une substance, il accroit {[}{\ldots}{]} sa
facult\'e de former de nouvelles combinaisons, et cette facult\'e se
manifeste le plus souvent par les propri\'et\'es acides, quelques fois
par des propri\'et\'es tr\`es diff\'erentes~\guillemotright{} \cite[p.
350. Voir aussi les notes 135 \`a 137, page 382]{38}.}. 

Aussi, si par un concours de circonstances, Berthollet semble-t-il
s'\^{e}tre ralli\'{e} \`{a} Lavoisier et se trouver de son
c\^{o}t\'{e}, en avril 1785, il ne fait que confirmer sa position
d'antiphlogisticien et non d'adepte du syst\`{e}me de Lavoisier dans
son ensemble\footnote{\guillemotleft{}~Berthollet n'a jamais accept\'e
la th\'eorie de l'acidit\'e de l'oxyg\`ene, bien que la co\"{\i}ncidence de
ses travaux sur l'acide marin d\'ephlogistiqu\'e et son rejet du
phlogistique puisse le sugg\'erer~\guillemotright{} \cite{78}.}. Il
serait\break injuste cependant de ne pas consid\'{e}rer Berthollet autrement
que comme un disciple de Lavoisier. En effet, lorsqu'il fut question de
d\'{e}terminer la vraie nature de l'acide muriatique
d\'{e}phlogistiqu\'{e}, qui n'\'{e}tait autre que le dichlore pour
lequel les exp\'{e}riences de Davy lui avaient permis de mettre en
\'{e}vidence l'existence de la nature \'{e}l\'{e}mentaire du chlore, la
volont\'{e} de Berthollet de prot\'{e}ger la th\'{e}orie de
l'oxyg\`{e}ne acide fut alors manifeste. Ce fut d'ailleurs la raison
pour laquelle Berthollet le nommait \guillemotleft{}~acide muriatique
oxyg\'{e}n\'{e}~\guillemotright{}, parce qu'il devait forc\'{e}ment
contenir de l'oxyg\`{e}ne pour justifier de ses propri\'{e}t\'{e}s
acides\footnote{Thenard et Gay-Lussac ne r\'eussissant pas \`a en
extraire l'oxyg\`ene, Amp\`ere et Dulong soutenant l'hypoth\`ese de
Davy sur la nature de nouvel \'el\'ement que devait \^etre le chlore
d'une part, et sur celle d'une acidit\'e due \`a l'hydrog\`ene qui en
d\'ecoule d'autre part (existence des hydracides, c'est-\`a-dire des
acides devant leur nature \`a la pr\'esence d'hydrog\`ene comme le
soutiendra Gay-Lussac en 1814~\cite[p.~148]{81}, Berthollet reconnut alors son
erreur~\cite{82}. Berthollet date cette note du 10 avril 1816. Le
m\'{e}moire donnant lieu \`{a} cette note date de mars 1811.}. 

Au travers de l'\'{e}tude des travaux de Berthollet en rapport avec
ceux de Lavoisier, et \`{a} la suite de ceux de Bucquet, Laplace et
Meusnier, s'illustre toute la difficult\'{e} de situer ces
diff\'{e}rentes personnalit\'{e}s par rapport \`{a} Lavoisier et de
s\'{e}parer clairement le disciple de Lavoisier de l'adepte de son
syst\`{e}me chimique ou de son collaborateur contribuant au
d\'{e}veloppement de la chimie et/ou du syst\`{e}me de Lavoisier.
L'exemple de Berthollet est encore plus \'{e}loquent \`{a} bien des
endroits. Celui-ci se montre en effet capable de faire preuve
d'ind\'{e}pendance d'esprit et de remise en cause du syst\`{e}me, puis,
une fois celui-ci admis, de le transformer en une science
normalis\'{e}e face \`{a} laquelle les exemples divergents doivent
\^{e}tre analys\'{e}s de mani\`{e}re plus rigoureuse en vue de leur
int\'{e}gration. Berthollet est \'{e}galement un exemple parfait de ces
chimistes qui interviennent durant l'\'{e}pisode lavoisien et donc
durant le temps d'une chimie qui reste en construction entre 1772 et
1789. Aussi pour ceux qui furent adeptes de cette chimie avant la fin
de sa construction, l'id\'{e}e d'une adh\'{e}sion peut repr\'{e}senter
un choix pr\'{e}caire. Certains, cependant, se sont retrouv\'{e}s
d'embl\'{e}e acquis \`{a} Lavoisier sans remettre en doute tout ou
partie de son travail\footnote{C. E. Perrin distingue huit \'etapes
principales dans l'id\'ee de conversion aux id\'ees de Lavoisier. Il
admet que durant cette phase de construction, reconna\^{\i}tre un partisan
de Lavoisier en une personne ayant adh\'er\'e \`a l'enti\`eret\'e du
syst\`eme s'av\`ere compliqu\'e~\cite{6}.}. Avant 1785, deux chimistes
peuvent \^{e}tre consid\'{e}r\'{e}s comme des disciples acquis aux
id\'{e}es de Lavoisier.

\subsection{Un disciple sous influence~: Philippe Joachim Gengembre (1783--1785)}

En \'{e}tudiant l'exemple de Berthollet, nommer un protagoniste
disciple de Lavoisier rel\`{e}ve \`{a} la fois d'un cadre
id\'{e}ologique et temporel. Pour chacun de ces protagonistes, membre
du cercle de l'Arsenal, la posture de disciple ou de collaborateur peut
donc \^{e}tre graduelle, passant d'un \'{e}tat \`{a} l'autre tout en
sachant que pour certains, l'aventure de la chimie avec Lavoisier ne
fut qu'un \'{e}pisode durant leur parcours professionnel de chimiste ou
autre. Le cas pr\'{e}c\'{e}dent de Meusnier illustre parfaitement cette
parenth\`{e}se dans son parcours, tout d'abord d'ing\'{e}nieur, puis de
militaire et plus tard d'homme engag\'{e} en politique. Dans la
m\^{e}me veine, les parcours d'Auguste Adet et Jean-Henri Hassenfratz,
tous deux assistants aupr\`{e}s de Lavoisier \`{a} partir de 1786 \`{a}
l'Arsenal, sont tout aussi \'{e}loquents~\cite[p.~46]{83}. Celui de Philippe
Joachim Gengembre (1764--1838), moins connu, demande que l'on s'y
arr\^{e}te tant il pourrait bien \^{e}tre le premier disciple de
Lavoisier. \'{E}l\`{e}ve de Sage et de Monge avant d'entrer \`{a}
l'\'{e}cole des Poudres o\`{u} il suit l'enseignement de
math\'{e}matiques, de physique et de chimie qui y est prodigu\'{e},
Gengembre se distingue par un m\'{e}moire lu devant l'Acad\'{e}mie des
sciences le 3 mai 1783~\cite{84}. Celui-ci est assez remarquable dans
ce sens qu'il n'\'{e}voque, pour l'\'{e}tude de nouveaux gaz qu'il
d\'{e}crit, ni le phlogistique ni l'air d\'{e}phlogistiqu\'{e} mais
bien l'air vital, comme Lavoisier. \`{A} l'automne 1783, \`{a}
l'Arsenal, s'organise une \'{e}cole des Poudres dont Gengembre, qui en
fut l'\'{e}l\`{e}ve, devint le professeur de physique, de chimie et de
math\'{e}matiques.\break Ce qui semble indiquer qu'\`{a} partir de cette
date, Gengembre enseigne la chimie de Lavoisier. P. Bret temporise
quelque peu cette d\'{e}duction~: le cours donn\'{e} \`{a} l'Arsenal
pour la chimie suivait \`{a} peu pr\`{e}s la constitution des
\textit{\'{E}l\'{e}ments de chimie} de Fourcroy de 1782\footnote{La
formation des \'el\`eves des poudres, plut\^ot informelle d\'emarra
d\`es 1776. Le cours de Bucquet donn\'e en 1777--1778 permet de penser
qu'il a pu \^etre dispens\'e pour les quelques \'el\`eves des poudres
form\'es entre 1776 et 1780. Apr\`es cette date, Fourcroy, disciple de
Bucquet qui assista son ma\^{\i}tre \`a l'Arsenal, s'affaire \`a donner un
cours priv\'e. Ses \'El\'ements de chimie publi\'es en 1782 \'evoquent
la pens\'ee de Bucquet et souligne \`a la fois l'existence de la
th\'eorie de Stahl et celle de Lavoisier.} agr\'{e}ment\'{e}s des
derni\`{e}res d\'{e}couvertes faites d'apr\`{e}s les exp\'{e}riences de
Lavoisier et de ses collaborateurs \`{a} l'Arsenal~\cite{85}. Sur
l'avis de Lavoisier sur Gengembre, une lettre du 1$^{\mathrm{er}}$
d\'{e}cembre 1785 adress\'{e} \`{a} Aubert indique
\guillemotleft{}~qu'il a les id\'{e}es justes et claires, qu'il
s'\'{e}nonce bien, qu'il a du style et qu'il est plus qu'aucun
professeur de physique au courant des connaissances des d\'{e}couvertes
modernes~\guillemotright{}~\cite[p.~181]{24}.~Lavoisier ajoute qu'il est
professeur et r\'{e}p\'{e}titeur de math\'{e}matiques, de physique et
de chimie pour les \'{e}l\`{e}ves des Poudres depuis deux ans. Cette
recommandation contribuera \`{a} faire de lui l'un des professeurs
suppl\'{e}ants en physique et en chimie au Mus\'{e}e de Monsieur.
Gengembre, professeur, est aussi collaborateur de Lavoisier avec
Meusnier ou avec Laplace qui le demandent sp\'{e}cifiquement, que ce
soit pour la combustion de l'esprit de vin ou pour les exp\'{e}riences
sur la respiration des cochons d'Inde~\cite[p.~6 et 32--34]{24}. Ainsi Gengembre est-il
\`{a} la fois l'assistant de Lavoisier et son ancien \'{e}l\`{e}ve.
Initi\'{e} \`{a} la doctrine du phlogistique, il enseigne ensuite celle
de Lavoisier, mais le fait-il par choix ou par contrainte\,? 

Le m\'{e}moire de 1783 semble montrer une analyse des
ph\'{e}nom\`{e}nes (il sera compl\'{e}t\'{e} par un second m\'{e}moire
en 1785) prudente, mais v\'{e}ritablement encline \`{a} suivre les
id\'{e}es de Lavoisier. Le cours de 1785 \`{a} l'Arsenal \'{e}voque
clairement la th\'{e}orie de la dissolution des m\'{e}taux dans les
acides et utilise l'oxyg\`{e}ne. Aussi Gengembre, en 1783, fait-il
partie, avec Meusnier de la Place, des premiers disciples de Lavoisier.

\subsection{Un disciple parfois oubli\'{e}~: Madame Lavoisier (1777)}

Avant de terminer cette \'{e}tude et de situer Chaptal dans le paysage
d\'{e}crit pr\'{e}c\'{e}demment, il semble qu'un autre disciple
pr\'{e}coce de Lavoisier doive \^{e}tre reconnu en Madame Lavoisier.
Sans \'{e}voquer toutes les multiples facettes de son activit\'{e}
scientifique (traductrice, \'{e}ditrice, dessinatrice des appareils du
\textit{Trait\'{e} \'{E}l\'{e}mentaire de chimie}, correspondante
scientifique), relevons que sa formation initiale en chimie, acquise
entre 1774 et 1777, tient tout d'abord aux \textit{\'{E}l\'{e}ments de
chimie} de Macquer, le livre que choisit \'{e}galement Guyton de
Morveau pour sa formation en autodidacte~\cite{86}, \cite[p.~77]{87}. 

Il est donc possible de consid\'{e}rer qu'\`{a} partir de cette
p\'{e}riode 1777--1780, profitant des cours donn\'{e}s par Bucquet
\`{a} l'Arsenal, Madame Lavoisier ait \'{e}t\'{e} tout autant
parfaitement au courant des id\'{e}es v\'{e}hicul\'{e}es par la
th\'{e}orie du phlogistique \`{a} laquelle elle fut initi\'{e}e \`{a}
la suite de la lecture du livre de Macquer que des th\'{e}ories de
Lavoisier. C'est donc tr\`{e}s t\^{o}t qu'elle est convaincue par les
id\'{e}es de la nouvelle chimie v\'{e}hicul\'{e}e par son mari.
Collaboratrice scientifique, elle est aussi une partisane engag\'{e}e
puisqu'elle contribue \`{a} diffuser la nouvelle doctrine chimique dans
le cercle de ses connaissances scientifiques~: entre f\'{e}vrier et
novembre 1788, elle convainc le chimiste genevois Horace Benedict de
Saussure (1740--1799) d'adopter la chimie de son mari~\cite[p.~139--141 et 232]{28}. Elle
entretient aussi une discussion \'{e}pistolaire avec Meusnier de la
Place lors de la tentative de conversion du chevalier de
Landriani~\cite[p.~157--158]{28} en avril 1788\footnote{Cahier de laboratoire XIII,
exp\'erience du 20 mars 1788~: \guillemotleft{}~on s'est rassembl\'e au
laboratoire~: MM. Landriani, Hassenfratz, Welter,
Lavoisier~\guillemotright{} \cite[p.~307]{54}.}, et toujours cette m\^{e}me
ann\'{e}e, elle s'occupe de la traduction de l'\textit{Essay sur le
phlogistique} de Kirwan. Comme le souligne K. Kawashima, Madame
Lavoisier \guillemotleft{}~est une antiphlogisticienne active qui s'est
passionn\'{e}e pour la propagation de la nouvelle chimie, non seulement
dans la soci\'{e}t\'{e} des savants, mais aussi publiquement avec la
traduction de Kirwan~\guillemotright{} \cite{88}. 

\subsection{Chaptal, un disciple \`{a} part enti\`{e}re (1784)}

Quelle place pour Chaptal parmi les disciples de Lavoisier\,? Comme nous
l'avons observ\'{e}, situer clairement la position de chacun des
protagonistes est peu ais\'{e} du fait que leurs rapports
interpersonnels tels que nous les analysons aujourd'hui et tels qu'ils
se les repr\'{e}sentaient eux-m\^{e}mes \`{a} leur \'{e}poque~risquent
d'\^{e}tre diff\'{e}rents. Si l'on peut avancer sans crainte que Madame
Lavoisier, Hassenfratz, Adet, ou Gengembre \'{e}taient acquis aux
id\'{e}es de Lavoisier et pouvaient se consid\'{e}rer comme ses
disciples, peut-on imaginer quelqu'un de la stature de Berthollet ou de
Guyton de Morveau se placer sous l'empire des id\'{e}es \break de Lavoisier\,? 

Car le groupe de l'Arsenal, que l'on peut qualifier aussi de
\guillemotleft{}~communaut\'{e} scientifique {[}qui{]} se forma autour
d'un projet commun~\guillemotright{} \cite[p.~155]{89} et s'est renforc\'{e}e
progressivement en ralliant de plus en plus de membres entre 1780 et
1789, doit effectivement \^{e}tre per\c{c}u comme un lieu de
rassemblement, une \'{e}cole de pens\'{e}e et une \'{e}cole
d'enseignement. Pour M. Crosland et P. Bret~\cite{85,90}, une
v\'{e}ritable \'{e}cole (de pens\'{e}e et d'enseignement) s'est
constitu\'{e}e \`{a} l'Arsenal autour de Lavoisier. Comme cela a
d\'{e}j\`{a} \'{e}t\'{e} \'{e}voqu\'{e}, les recherches personnelles,
professionnelles et acad\'{e}miques se sont interp\'{e}n\'{e}tr\'{e}es
dans le grand programme que Lavoisier a \'{e}tabli autour et
au-del\`{a} de ses t\^{a}ches initiales \`{a} la r\'{e}gie des Poudres
et salp\^{e}tres. S'il est clair que ce travail d'enseignement
professionnel s'est mis en place pour les \'{e}l\`{e}ves de l'\'{e}cole
des Poudres appel\'{e}s \`{a} devenir commissaires, directeurs,
inspecteurs des Poudres dans le cadre d'une \'{e}cole, il semble
\'{e}vident dans l'id\'{e}e d'une formation du XIX$^{\mathrm{e}}$
si\`{e}cle que le groupe de jeunes gens qui se constitue autour de
Lavoisier \`{a} l'Arsenal ressemble \`{a} une
\guillemotleft{}~fraternit\'{e}~\guillemotright{} ou \`{a} un
compagnonnage dirig\'{e} par un ma\^{i}tre attentif. Ainsi, si le salon
ressemble pour Fourcroy \`{a} l'antichambre d'une
acad\'{e}mie\footnote{\guillemotleft{}~Il tenait chez lui, deux fois la
semaine, des assembl\'ees auxquelles \'etaient appel\'es les hommes les
plus distingu\'es dans la g\'eom\'etrie, la physique et la chimie ; des
conversations instructives, des entretiens semblables \`a ceux qui
avaient pr\'ec\'ed\'e l'\'etablissement des acad\'emies, y devenaient
le centre de toutes les lumi\`eres~\guillemotright{} \cite[p.~32]{91}.},
l'association des personnalit\'{e}s et de leurs id\'{e}es guid\'{e}es
par la \guillemotleft{}~s\'{e}v\'{e}rit\'{e} de
l'exp\'{e}rience~\guillemotright{} constituait-elle une \'{e}cole
\guillemotleft{}~dont Lavoisier \'{e}tait le fondateur, dont
l'exp\'{e}rience s\'{e}v\`{e}rement et rigoureusement institu\'{e}e
\'{e}tait le seul, le vrai d\'{e}monstrateur, et dont le mode
pr\'{e}cis et math\'{e}matique de raisonner en th\'{e}orie faisait le
caract\`{e}re distinctif~\cite[p.~34--35]{91}~\guillemotright{}. Et c'est bien
sous la forme d'une synth\`{e}se d'un groupe de pens\'{e}e que
Lavoisier pr\'{e}sente dans sa pr\'{e}face du \textit{Trait\'{e}
\'{e}l\'{e}mentaire de chimie} les id\'{e}es comme \'{e}tant les
siennes et celles de ses collaborateurs. C'est bien cette
communaut\'{e} que Chaptal a \'{e}t\'{e} appel\'{e} \`{a} rejoindre,
invit\'{e} par ses membres qui appr\'{e}ciaient son \'{e}tat d'esprit.

\section{Conclusion}

Par bien des pans de ses activit\'{e}s, et bien qu'il f\^{u}t
\'{e}loign\'{e} en province de 1780 \`{a} 1798, Chaptal a
d\'{e}montr\'{e} qu'il aurait pu, tout comme Fourcroy, Berthollet,
Monge, Guyton de Morveau, Madame Lavoisier, faire partie du groupe de
l'Arsenal. Ralli\'{e} \`{a} la chimie de Lavoisier entre 1784--1785,
soutien \`{a} la nomenclature chimique (1787--1788), auteur dans les
\textit{Annales de chimie} (1789), auteur d'un ouvrage d'enseignement
tourn\'{e} vers la nouvelle chimie (1790), pros\'{e}lyte lui aussi,
Chaptal a manifest\'{e}~sa volont\'{e} d'\^{e}tre compt\'{e} parmi les
disciples de Lavoisier et, m\^{e}me, d'\^{e}tre le premier d'entre
eux\footnote{Il est int\'eressant de relever que Fourcroy, de son
c\^ot\'e, se ralliera \`a une chimie \`a laquelle il revendique d'avoir
\'et\'e associ\'e comme \'etant la chimie fran\c{c}aise.}. Berthollet
reconna\^{i}t les id\'{e}es de Lavoisier, tout comme Guyton de Morveau.
Mais si l'on sent l'admiration, elle n'efface pas, pour chacun d'entre
eux, le fait qu'ils se reconnaissent comme des chimistes dont l'avis
reste ind\'{e}pendant. Sur ce plan, Chaptal, quant \`{a} lui, fait
partie des chimistes qui admettent \^{e}tre sous l'influence de
Lavoisier et de son \'{e}cole\footnote{N'est-il pas, rappelons-le dans
sa lettre du 24 juin, le partisan z\'el\'e de son syst\`eme\,?}. Et
ainsi,~lorsque Chaptal se souvient avoir prononc\'{e} le premier le nom
de Lavoisier \`{a} l'\'{E}cole polytechnique, avec les dangers qu'il
pense que cela repr\'{e}sente, il souhaite bien vouloir rappeler qu'il
revendiquait d'\^{e}tre le premier \`{a} avoir \'{e}t\'{e} le disciple
de Lavoisier\footnote{Fourcroy fait l'\'eloge de Lavoisier au lyc\'ee
des Arts le 2 ao\^ut 1796. Chaptal \'evoque le nom de Lavoisier \`a
l'\'Ecole polytechnique durant le mois de janvier 1795. Pour \^etre
juste, indiquons qu'Ha\"uy cite Lavoisier dans sa septi\`eme le\c{c}on du
11 mars 1795 \`a l'\'Ecole Normale et Berthollet dans sa troisi\`eme
le\c{c}on du 10 f\'evrier 1795~\cite[p.~129 et 320]{38}.}. Indubitablement,\break Chaptal a
\'{e}t\'{e} le premier \`{a} diffuser et enseigner hors de Paris les
id\'{e}es de Lavoisier, dont il est alors le premier disciple. \`{A}
notre avis, Chaptal a \'{e}t\'{e} bien plus que cela. Il a \'{e}t\'{e}
le premier chimiste de France \`{a} supporter et diffuser la chimie de
Lavoisier, comme le souligne d'ailleurs M. Crosland, non sans rappeler
la difficult\'{e} de traiter cette d\'{e}licate
question\footnote{Maurice Crosland cite dans son article \`a la suite
de la conversion de Berthollet et Fourcroy, celle des autres
acad\'emiciens, notamment les math\'ematiciens et les physiciens
\guillemotleft{}~Monge, Laplace, Condorcet, Coulomb, Cousin,
Vandermonde et Dionys\break de~S\'ejour~\guillemotright{}. Et il place Chaptal avant
l'ensemble de ces protagonistes \cite[p.~100]{7}.}. D'autres se sont
ralli\'{e}s \`{a} Lavoisier, peut-\^{e}tre m\^{e}me avant Chaptal,
comme l'ing\'{e}nieur Meusnier de la Place ou le jeune chimiste
Gengembre, ce que semblent confirmer leurs publications (\`{a} la date
du 19 mars 1783 pour Meusnier et du 3 mai 1783 pour Gengembre). La
place qui doit leur \^{e}tre faite dans la liste des disciples de
Lavoisier reste en somme \`{a} confirmer. Nul doute que Meusnier fut un
ardent convaincu, et participa \`{a} diffuser comme il le put les
id\'{e}es de Lavoisier\footnote{Meusnier, comme nous l'avons dit
participe \`a Cherbourg \`a la conversion du chevalier de Landriani,
preuve qu'il est \`a la fois adepte du syst\`eme et engag\'e \`a le
diffuser. Son aura, cependant, n'en fait pas un chimiste influent, en
tout cas par pour Foucroy qui \'ecrit en septembre 1789 \`a propos des
partisans de ce qu'il nomme \guillemotleft{}~notre nouvelle 
th\'eorie~\guillemotright{}~: \guillemotleft{}~On a imprim\'e dans un journal une liste de nos
antagonistes ; mais nous leur opposerons MM. Lavoisier Berthollet, de
Morveau, Cavendish, Watt, Monge, de la Place, van Marum, Chaptal, de
Saussure, Pictet et vous~\guillemotright{} \cite[Folios 131--132]{92}. Perrin, qui
abonde dans le sens que l'\'{e}tablissement difficile d'une liste,
surtout du c\^{o}t\'{e} de ceux, comme les physiciens, qui ont
apport\'{e} \`{a} Lavoisier un \guillemotleft{}~soutien
moral~\guillemotright{} \cite{6}, place Meusnier apr\`{e}s Chaptal et
Monge.}. Il ferait de Chaptal le premier disciple provincial de
Lavoisier. Que dire de Gengembre ou de Madame Lavoisier\,? Le fait qu'il
soit aussi difficile de statuer sur la question, de distinguer
disciple, partisan ou collaborateur, est pour nous le signe qu'une
\'{e}tude approfondie des rapports qu'entretint Lavoisier avec ses
coll\`{e}gues dans le but d'illustrer clairement la signification de
ces termes reste \`{a} faire\footnote{Cette \guillemotleft{}~confusion~\guillemotright{}
 ou cette fusion des termes est toujours d'actualit\'e. Fourcroy est
ainsi \guillemotleft{}~pharmacien, m\'edecin et
disciple~\guillemotright{} \cite[p.~51]{93}. Guyton de Morveau, Berthollet,
Hassenfratz, Monge sont consdi\'{e}r\'{e}s avec un
\guillemotleft{}~autre disciple antiphlogisticien,
Chaptal~\guillemotright{} \cite[p.~271]{8}. Taton, \`{a} propos de Monge et de
son adoption de la th\'{e}orie de Lavoisier, \'{e}crit que Lavoisier
\guillemotleft{}~rend hommage \`{a} la collaboration de ses divers
disciples~\guillemotright{} dans la pr\'{e}face du Trait\'{e} \'{e}l\'{e}mentaire de
chimie~\cite[p.~31]{94}. De son c\^{o}t\'{e}, ce qu'\'{e}crit Lavoisier
concerne \guillemotleft{}~ceux en g\'{e}n\'{e}ral qui ont adopt\'{e}
les m\^{e}mes principes {[}que lui{]}~\guillemotright{} \cite[p.~xxviii]{30}. \`{A}
propos des professeurs \`{a} l'\'{E}cole polytechnique, D. Fauque
\'{e}crit de son c\^{o}t\'{e} qu'\`{a} l'\'{E}cole polytechnique,
\guillemotleft{}~plusieurs professeurs ou fondateurs ont \'{e}t\'{e}
des disciples ou des coll\`{e}gues de
Lavoisier~\guillemotright{} \cite[p.~155]{89}. La diff\'{e}renciation ou la
difficile s\'{e}paration des r\^{o}les permettra d'\'{e}crire que
Fourcroy, Berthollet et Guyton de Morveau furent
\guillemotleft{}~\'{e}l\`{e}ves et disciples~\guillemotright{} de Lavoisier~\cite{95}.
Enfin quant \`{a} madame Lavoisier, \guillemotleft{}~compagnon et
disciple~\guillemotright{} \cite[p.~24]{96}, son r\^{o}le en tant que
pros\'{e}lyte actif \`{a} la diffusion des id\'{e}es de son mari se
situe bien avant 1788 et la publication de la traduction de
l'\textit{Essay sur le phlogistique} de Kirwan~\cite[p.~176--177]{58}.}. Ainsi,
jusqu'\`{a} preuve du contraire, et par le parcours qui fut le sien en
tant que chimiste, Chaptal reste donc \`{a} consid\'{e}rer comme le
premier chimiste disciple de Lavoisier.

En 1798, Chaptal revient \`{a} Paris, o\`{u} il d\'{e}sire s'installer
et monter aux Ternes une grande manufacture de produits chimiques.
\`{A} la fin de l'ann\'{e}e suivante, le g\'{e}n\'{e}ral Bonaparte est
de retour d'\'{E}gypte et \`{a} la suite d'un coup d'\'{E}tat, le
Directoire laisse place \`{a} un Consulat dans lequel Chaptal est
nomm\'{e} au Conseil d'\'{E}tat, section de l'Int\'{e}rieur,
rattach\'{e} \`{a} l'Instruction publique puis ministre de
l'Int\'{e}rieur. Gr\^{a}ce \`{a} cette nomination, les activit\'{e}s de
Chaptal auront maintenant un impact sur la soci\'{e}t\'{e} et
l'industrie. Ministre, il participe aux r\'{e}formes sur l'instruction
publique et la cr\'{e}ation des lyc\'{e}es, la statistique nationale,
les mus\'{e}es, les h\^{o}pitaux et la sant\'{e} publique. Il contribue
au r\'{e}tablissement des chambres de commerce et assiste durant le
Consulat et l'Empire \`{a} l'essor de l'industrie chimique, notamment
celle des savons et des papiers peints, faisant de l'industrie chimique
un \guillemotleft{}~secteur de pointe~\guillemotright{}~\cite[p.~170]{97}.
D\'{e}missionnaire en 1804 de son poste de ministre, vraisemblablement
\`{a} cause de son opposition au r\'{e}gime imp\'{e}rial, Chaptal,
devenu s\'{e}nateur, toujours attach\'{e} \`{a} l'industrie et \`{a} la
chimie, rappelle que 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
La chimie ne se borne pas \`{a} \'{e}clairer les arts et \`{a} en
h\^{a}ter les progr\`{e}s~; elle embrasse, dans ses applications, tous
les besoins de la soci\'{e}t\'{e}~; et lorsque cette science sera plus
r\'{e}pandue, elle \'{e}tendra ses bienfaits sur tout ce qui
int\'{e}resse le bien-\^{e}tre de l'homme et la prosp\'{e}rit\'{e} des
nations. Les gouvernements ne l'invoqueront jamais en vain, la preuve
en est acquise par les prodiges qu'elle a op\'{e}r\'{e}s de nos
jours~\cite[p.~62]{98}.
\end{quote}

R\'{e}tabli comme Pair de France en 1819, ce \guillemotleft{}~constant
d\'{e}fenseur des libert\'{e}s constitutionnelles~\guillemotright{},
qui fut conseiller d'\'{E}tat, ministre et s\'{e}nateur ne se
d\'{e}tournera jamais de sa passion pour cette science qu'il juge
humaniste~: 

\begin{quote}
\fontsize{8.65}{10.2}\selectfont
Je crois \^{e}tre le premier en France qui ait appliqu\'{e}, dans toute
son \'{e}tendue, les connaissances chimiques aux arts~; j'ai
nationalis\'{e} quelques proc\'{e}d\'{e}s inconnus jusqu'\`{a} moi~;
j'en ai cr\'{e}\'{e} plusieurs et perfectionn\'{e} un plus grand
nombre. \`{A} mon exemple, beaucoup d'autres chimistes ont form\'{e} de
grands \'{e}tablissements, et c'est \`{a} cette heureuse r\'{e}volution
que nous devons la conqu\^{e}te de plusieurs arts et le
perfectionnement de tous. Jamais science n'a rendu de plus grands
services au commerce et \`{a} l'industrie que la chimie dans ces
derniers temps~\cite[p.~31]{39}.
\end{quote}

Ruin\'{e} \`{a} la suite de la gestion d\'{e}sastreuse de ses
entreprises par son fils, Chaptal vend son domaine de Chanteloup et sa
maison parisienne et finit ses jours dans un appartement, rue de
Grenelle. Il meurt le 30 juillet 1832.  

\section*{D\'eclaration d'int\'er\^ets}

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne poss\`edent pas de
parts, ne re\c{c}oivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer
profit de cet article, et n'ont d\'eclar\'e aucune autre affiliation que
leurs organismes de recherche.

\back{}

\bibliographystyle{crchim}
\bibliography{crchim20230032}
\refinput{crchim20230032-reference.tex}

\end{document}
