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\TopicEF{A tribute to Isma\"el Boulliau}{Hommage \`a Isma\"el Boulliau}

\title{L'\oe{}uvre scientifique d'Isma\"{e}l Boulliau}

\alttitle{The scientific work of Isma\"el Boulliau}

\author{\firstname{Marie-Claire} \lastname{Co\"{e}t}}
%\address{Directrice de l'information scientifique et technique \`{a} l'ONERA, France}
\address{ONERA, Universit\'e Paris Saclay, F-92322 Ch\^atillon, France}
\email{marie-claire.coet@onera.fr}

\begin{abstract}
Cet article pr\'{e}sente l'\oe{}uvre scientifique de
celui qui fut, \`{a} la fois et tour \`{a} tour, math\'{e}maticien,
astronome, astrologue, m\'{e}t\'{e}orologue, mais surtout un
interm\'{e}diaire scientifique qui \'{e}changea une importante
correspondance avec les plus grands savants et intellectuels de son
temps. Il se base principalement sur la th\`{e}se du hollandais
Henricus Johannes Maria Nellen traduite 14 ans plus tard en
fran\c{c}ais, \`{a} l'occasion du 3$^{\mathrm{e}}$ centenaire de la
disparition d'I. Boulliau.
\end{abstract}

\keywords{\kwd{Astrologue}
\kwd{Astronome}
\kwd{M\'et\'eorologue}
\kwd{\'Evection de la Lune}
\kwd{Th\'eorie de la gravitation}
\kwd{\'Etoile mira-c\'eti}}

\begin{altabstract}
This article presents the scientific work of Isma\"el Boulliau who was,
at the same time and in turn, mathematician, astronomer, astrologer,
meteorologist, but above all a scientific intermediary who exchanged an
important correspondence with the greatest scholars and intellectuals
of his time. It is mainly based on the thesis of the Dutch Henricus
Johannes Maria Nellen translated 14 years later into French, on the
occasion of the $3^{\rm rd}$ centenary of the death of Isma\"el 
Boulliau.
\end{altabstract}

\altkeywords{\kwd{Astrologer}
\kwd{Astronomer}
\kwd{Meteorologist}
\kwd{Evection of the Moon}
\kwd{Theory of gravitation}
\kwd{Mira-ceti star}}

\end{noXML}

\dateposted{2023-09-15}
\datepublished{2023-09-15}
\begin{document}
\maketitle


\begin{quote}
{``Une rue \`{a} Loudun et un crat\`{e}re sur la lune, voil\`{a}
les seuls endroits qui rappellent aux hommes l'existence de l'astronome
du XVII$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle, Isma\"{e}l Boulliau.'' \mbox{(H.~Nellen)}}
\end{quote}


\section{Introduction}

Bien que son nom soit aujourd'hui seulement connu des Loudunais et des
\guillemotleft~S\'{e}l\'{e}niens~\guillemotright, Isma\"{e}l Boulliau
eut au 17$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle une renomm\'{e}e, qui d\'{e}passait
les fronti\`{e}res de sa ville natale pour s'\'{e}tendre sur toute
l'Europe, \`{a} tel point qu'un crat\`{e}re --- et non des
moindres --- lui fut d\'{e}di\'{e} sur notre satellite
naturel. Astronome, \'{e}pistolier, nouvelliste et interm\'{e}diaire
scientifique, Isma\"{e}l Boulliau fut, \`{a} travers ses passions
scientifiques, en rapport avec les milieux du
\guillemotleft~libertinage \'{e}rudit~\guillemotright~de son
si\`{e}cle.


\section{L'astrologie}

Cette discipline \'{e}tait encore \`{a} l'\'{e}poque coupl\'{e}e ou
associ\'{e}e \`{a} l'astronomie. N\'{e}anmoins dans le milieu religieux
et scientifique d'Isma\"{e}l Boulliau, l'astrologie valait parfois
\`{a} ses adeptes des  sourires apitoy\'{e}s. Il faut donc l'imaginer
\guillemotleft~tiraill\'{e}~\guillemotright~entre la religion,
l'astronomie et \mbox{l'astrologie}, qui deux \`{a} deux avaient des
antagonistes, des rapports complexes, voire une certaine
continuit\'{e}, porosit\'{e} ou compl\'{e}mentarit\'{e}.

Son livre d'horoscope~\cite{boulliau}, qui compte 372 feuillets, montre qu'Isma\"{e}l
Boulliau s'adonna tr\`{e}s t\^{o}t \`{a} l'astrologie et y resta
fid\`{e}le. Vers la fin de sa vie, il tenait encore \`{a} jour les
horoscopes de certaines personnes, qu'ils avaient ant\'{e}rieurement
tir\'{e}s, en notant les principales vicissitudes de leurs vies. Ses
commentaires constituent de v\'{e}ritables petites biographies.

Sa jeunesse et ses ann\'{e}es d'\'{e}tudes sont entour\'{e}es d'un
voile de myst\`{e}re, car il ne reste que peu de lettres de cette
\'{e}poque, sa correspondance avec sa famille ayant disparu. Cependant
les horoscopes qu'il tira des membres de sa famille renseignent quelque
peu sur cette p\'{e}riode. Mais les notes ne concordant pas toujours
aux \'{e}v\`{e}nements laissent penser que ses rapports avec ses
parents, rest\'{e}s \`{a} Loudun, \'{e}taient peu fr\'{e}quents.

Isma\"{e}l Boulliau serait n\'{e} le 27 septembre 1605 \`{a} 16h45,
comme l'indique son horoscope. Plus tard, il pr\'{e}tendra \^{e}tre
n\'{e} le 28 septembre. Etant donn\'{e} qu'il ne peut s'agir d'une
erreur, on doit supposer que ce sont des calculs et des
consid\'{e}rations astrologiques qui ont incit\'{e} Isma\"{e}l Boulliau
\`{a} op\'{e}rer ce glissement de date. En effet, \`{a} mesure qu'il
avan\c{c}ait en \^{a}ge, Isma\"{e}l Boulliau \'{e}tait obs\'{e}d\'{e}
par la vieillesse et il gardait le souvenir d'une vie pleine de
d\'{e}ceptions et de revers. Il ne fut jamais re\c{c}u \`{a}
l'Acad\'{e}mie des Sciences, ce qui fut une d\'{e}convenue majeure. Il
peina \'{e}galement \`{a} obtenir une pension qui lui aurait permis de
mener avec plus de facilit\'{e} tous les travaux qu'il ambitionnait de
r\'{e}aliser. Isma\"{e}l Boulliau \'{e}tait persuad\'{e} que
c'\'{e}tait parce qu'il \'{e}tait n\'{e} sous une mauvaise \'{e}toile
qu'il n'avait pu r\'{e}aliser la brillante carri\`{e}re scientifique
qu'il estimait m\'{e}riter et sans doute essayait-il de conjurer le
sort en reculant sa date de naissance d'un jour. Il s'agirait d\`{e}s
lors d'un tour de passe-passe astrologique qui devait lui permettre
d'annihiler l'action suppos\'{e}e n\'{e}faste d'une \'{e}clipse de
Lune, qui avait commenc\'{e} \`{a} la 16$^{\mathrm{e}}$ heure du 26
septembre. En postdatant sa naissance et en la fixant au 28 septembre,
Isma\"{e}l Boulliau \'{e}loignait le moment de sa venue au monde de
l'\'{e}clipse.


Isma\"{e}l Boulliau a tir\'{e} de nombreux horoscopes : d'amis, de
connaissances ou de personnalit\'{e}s en vue, dont Gassendi et
Hevelius.

Pierre Gassendi \'{e}tait un math\'{e}maticien, philosophe,
th\'{e}ologien et astronome fran\c{c}ais, qui adh\'{e}rait aux
th\'{e}ories de Galil\'{e}e, \`{a} qui il \'{e}crit le 20 juillet 1625
: \textit{\guillemotleft~Tout d'abord, ami Galil\'{e}e, je voudrais que vous soyez
bien convaincu du plaisir de l'\^{a}me avec lequel j'embrasse votre
opinion en astronomie, sur le syst\`{e}me de
Copernic.~\guillemotright}~\cite{gassendi} En astronomie, Gassendi s'est consacr\'{e}
\`{a} l'observation et \`{a} la description du mouvement des
plan\`{e}tes, des \'{e}clipses solaires et \`{a} l'\'{e}volution des
taches solaires. Une de ses observations les plus marquantes eut lieu
le 7 novembre 1631 lors du transit de la plan\`{e}te Mercure devant le
Soleil. Alors que l'on ne peut observer la plan\`{e}te \`{a} l'\oe{}il
nu, il a l'id\'{e}e de faire projeter son image sur une feuille de
papier. Cela lui permet de se rendre compte de la petitesse de la
plan\`{e}te.
\clearpage

\xfigure{fx01}{Horoscope de Gassendi [p. 517, fol. 168v] - Horoscope de Hevelius [p. 274, fol. 298v].\\ Source : gallica.bnf.fr /BnF.\vspace*{6pt}}

Hevelius est un astronome polonais, auteur d'une topographie de la
Lune, d\'{e}couvreur de com\`{e}tes et auteur d'un catalogue
d'\'{e}toiles. Il construisit des instruments scientifiques et
entretint une large correspondance avec les savants de l'\'{e}poque,
notamment avec Isma\"{e}l Boulliau de qui il \'etait l'ami. Dans
l'histoire de sa discipline, il se situe entre Galil\'{e}e et Newton.

La pratique de l'astrologie valut parfois quelques d\'{e}boires et
d\'{e}ceptions \`{a} Isma\"{e}l Boulliau, telle cette m\'{e}saventure,
reconstitu\'{e}e et cont\'{e}e par Nellen, \`{a} partir de la
correspondance entre Isma\"{e}l Boulliau et Christian Huygens~\cite[p.~300-303]{Nellen}. La
correspondance entre les deux savants rend compte de leurs bons offices
constants et r\'{e}ciproques. Par exemple, Huygens procura \`{a}
Boulliau une paire de lentilles qu'il avait lui-m\^{e}me taill\'{e}es ;
Boulliau de son c\^{o}t\'{e} servit d'interm\'{e}diaire au profit de
Huygens et se chargea notamment de la diffusion de ses ouvrages parmi
les savants parisiens. Boulliau avait dit un jour \`{a} Huygens, avec
une certaine \guillemotleft~pr\'{e}caution
oratoire~\guillemotright~qu'il croyait que les pr\'{e}dictions
astrologiques n'\'{e}taient pas tout \`{a} fait absurdes. Huygens se
souvint de cette confidence lorsqu'une dame de grande condition lui
demanda de faire son horoscope. Huygens donna donc la date de naissance
de la personne, mais \`{a} la demande expresse de celle-ci, il cacha
son identit\'{e} afin que Boulliau p\^{u}t proc\'{e}der dans les
r\`{e}gles de l'art sans \^{e}tre g\^{e}n\'{e} dans ses pr\'{e}dictions
par des \'{e}gards \`{a} avoir pour elle. Il ajouta le lieu de
naissance de l'inconnue ainsi que le m\'{e}ridien et la hauteur du
p\^{o}le, indispensables aux finesses du m\'{e}tier. Il r\'{e}v\'{e}la
toutefois en partie l'identit\'{e} de sa cliente, pensant que cela
aiderait Boulliau. En effet, sa cliente \'{e}tant d\'{e}j\`{a}
mari\'{e}e, il voulait absolument \'{e}viter que Boulliau
pr\'{e}d\^{i}t par maladresse une date de mariage. Boulliau tire
l'horoscope sans tarder \`{a} demander une r\'{e}tribution :
\textit{\guillemotleft~ce que je feray m\'{e}riteroit bien quelque
marque d'estime, comme serait quelques bijoux des
Indes~\guillemotright,} \cite[p.~301]{Nellen} car la myst\'{e}rieuse cliente n'\'{e}tait
autre qu'Albertine Agn\`{e}s d'Orange-Nassau (1634--1696), princesse
r\'{e}gente de Friesland, Groningen et Drenthe. Mais l'analyse faite
par Boulliau du caract\`{e}re d'Albertine-Agn\`{e}s ne correspondait
pas \`{a} l'image qu'on se faisait g\'{e}n\'{e}ralement de la
princesse, qui avait la r\'{e}putation d'\^{e}tre douce comme une
colombe et nullement querelleuse. Boulliau reconnut qu'il s'\'{e}tait
peut-\^{e}tre fourvoy\'{e}, \`{a} moins qu'elle travest\^{i}t sa
v\'{e}ritable personnalit\'{e}. Le coffre \`{a} bijoux
d'Albertine-Agn\`{e}s resta ferm\'{e}. Sans doute s'\'{e}tait-elle
refus\'{e}e \`{a} admettre les choses d\'{e}sagr\'{e}ables
r\'{e}v\'{e}l\'{e}es par l'horoscope de Boulliau~?

\section{L'astronomie}

C'est dans cette science que les talents d'Isma\"{e}l Boulliau
s'exerc\`{e}rent le mieux. Comme r\'{e}compense de ses travaux, un
crat\`{e}re sur la Lune porta son nom de son vivant ce qui lui
conf\'{e}rait une l\'{e}gitime fiert\'{e}. Ce nom fut officiellement
adopt\'{e} par l'Union astronomique internationale (UAI) en 1935. Les
caract\'{e}ristiques de ce crat\`{e}re sont impressionnantes avec un
diam\`{e}tre de 60 km et une profondeur de 3 500 m. Une vue
int\'{e}ressante du crat\`{e}re Bullialdus fut prise par la mission
Apollo XVI.\vspace*{8pt}



\xfigure{fx02}{Lunar and Planetary Institute, Apollo Image Atlas
Mapping Camera Image Catalog, Apollo 16.\vspace*{8pt}}


\xfigure{fx03}{Bullialdus est un crat\`{e}re d'impact situ\'{e} sur la
face visible de la lune dont l'observation fut rapport\'{e}e pour la
premi\`{e}re fois en 1645~\cite{4}.\vspace*{6pt}}


Les travaux scientifiques men\'{e}s en astronomie par Isma\"{e}l
Boulliau sont ici illustr\'{e}s \`{a} travers quatre exemples.


\subsection{L'observation de l'\'{e}clipse du soleil avec Hevelius le 30 mars 1661}

En 1661, Boulliau visite Hevelius \`{a} Dantzig. L\`{a}, pendant
plusieurs mois, il l'assiste dans ses observations. Amis proches
pendant pr\`{e}s de cinquante ans, Boulliau et Hevelius furent de
fid\`{e}les correspondants et se d\'{e}di\`{e}rent plusieurs
publications.\vspace*{8pt} 



\xfigure{fx04}{À g. : page de garde de~\cite{Y}, ouvrage en latin décrivant l'observatoire d'Hevelius.
Au centre~: gravure issue de cet ouvrage~\cite{Y} montrant l'observation par
Boulliau et Hevelius de l'\'{e}clipse solaire du 30 mars 1661. À~d.~: illustration des différentes phases de l'éclipse solaire du 30 mars 1661. Source : \cite{Z}, Liber Secundus, Fig. T : Eclipsis Solaris, Gedani. Anno Christi 1659, Die 14 Novembris, Vesp. observata (n. p.). En ligne sur\\ \url{http://resolver.staatsbibliothek-berlin.de/SBB000162B800010297} CC-0.}

Dans un ouvrage en latin d'Hevelius, intitul\'{e} \textit{Machinae
coelestis}~\cite{Z}, on trouve une gravure repr\'{e}sentant Boulliau et Hevelius
observant l'\'{e}clipse solaire du 30 mars 1661 et relevant ses
diff\'{e}rentes phases au moyen d'un l'h\'{e}lioscope, instrument
utilis\'{e} pour observer le soleil et les taches solaires. Les
diff\'{e}rentes phases de l'\'{e}clipse solaire du 30 mars 1661,
relev\'{e}es par Hevelius et Boulliau ont \'{e}t\'{e} dessin\'{e}es
dans l'ouvrage.

\subsection{La d\'{e}termination de la p\'{e}riode de l'\'{e}toile Mira-C\'{e}ti}

Mira est une \'{e}toile dont la luminosit\'{e} varie. Au
XVII$^{\mathrm{e}}$ si\`{e}cle, Mira-Ceti \'{e}tait connue des
astronomes pour \^{e}tre une \'{e}toile merveilleuse, dont l'\'{e}clat
pouvait changer de mani\`{e}re spectaculaire en 11 mois environ. C'est
Isma\"{e}l Boulliau qui d\'{e}termina sa p\'{e}riode (333 jours).
Situ\'{e}e dans la constellation de la Baleine, cette \'{e}toile est
compos\'{e}e de deux \'{e}l\'{e}ments : une g\'{e}ante rouge (MIRA) et
une naine blanche (CETI).\clearpage


\xfigure{fx05}{Source : X-ray: NASA/CXC/SAO/M. Karovska et al. ;
Illustration: CXC/M. Weiss\vspace*{8pt}}

Des \'{e}tudes de la NASA ont r\'{e}v\'{e}l\'{e} que l'\'{e}toile perd
de la mati\`{e}re, cr\'{e}ant une queue de 13 ann\'{e}es-lumi\`{e}re de
longueur, qui se serait form\'{e}e pendant ces 30 000 derni\`{e}res
ann\'{e}es, \`{a} la mani\`{e}re d'une com\`{e}te. On sait aujourd'hui
que Mira, qui est beaucoup plus volumineuse que le Soleil, se gonfle et
se d\'{e}gonfle r\'{e}guli\`{e}rement. Cette \'{e}toile mourante voit
se dilater et se contracter son enveloppe externe compos\'{e}e
d'h\'{e}lium et d'hydrog\`{e}ne, autour d'un c\oe{}ur constitu\'{e} de
carbone et d'oxyg\`{e}ne en fusion et c'est ce qui est \`{a} l'origine
de ses variations d'\'{e}clat et non pas, comme le pensait Boulliau, la
rotation de l'\'{e}toile sur elle-m\^{e}me qui nous montre tant\^{o}t
une partie plus lumineuse ou tant\^{o}t une partie plus sombre.

\subsection{Son apport \`{a} la th\'{e}orie de la gravitation}

Isma\"{e}l Boulliau publie un trait\'{e} d'astronomie en 1645~\cite{5}, dans
lequel il indique que la force de gravitation doit suivre une loi en
carr\'{e} inverse des distances.\vspace*{8pt}


\xfigure{fx06}{Loi de la gravitation universelle qui stipule que la
force qui attire les corps entre eux\break est proportionnelle au
produit des deux masses\break et inversement proportionnelle au carr\'e
de la distance\vspace*{8pt}}

Isaac Newton (1643--1727) publie, en 1687, son ouvrage fondamental,
portant le titre \textit{Principes math\'{e}matiques de la philosophie
naturelle} (\textit{Philosophi\ae{} naturalis principia mathematica})~\cite{6}.
Il pose les fondations d'une nouvelle physique, expose son
syst\`{e}me du monde et d\'{e}montre les lois de Kepler \`{a} partir de
la loi d'attraction universelle des masses. Selon celle-ci, deux points
massiques quelconques de l'univers s'attirent avec une force qui est
inversement proportionnelle au carr\'{e} de la distance qui les
s\'{e}pare, et la force agit le long de la direction qui les joint.
Cette loi fait depuis r\'{e}f\'{e}rence dans les domaines de la
m\'{e}canique, de la m\'{e}canique c\'{e}leste, de la g\'{e}od\'{e}sie
et de la gravim\'{e}trie. Newton cite les travaux d'Isma\"{e}l Boulliau
qui l'ont mis sur la voie de la loi en carr\'{e} inverse des 
distances.\clearpage


\xfigure{fx07}{A g. : Page de garde de~\cite{5}. En ligne sur \url{http://dx.doi.org/10.3931/e-rara-549}. CC-0. A d. : Page de garde de~\cite{6}. Source : gallica.bnf.fr / BnF, en ligne sur \url{https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3363w}.}


\subsection{L'\'{e}vection de la Lune}

Le livre III d'\textit{Astronomia Philolaica} est consacr\'{e} \`{a}
l'\'{e}tude du mouvement de la Lune et son chapitre 6 \`{a} la seconde
\guillemotleft~perturbation~\guillemotright~ou
\guillemotleft~in\'{e}galit\'{e}~\guillemotright~de celui-ci :
l'\'{e}vection, mot qu'Isma\"{e}l Boulliau a cr\'{e}\'{e} pour nommer
ce ph\'{e}nom\`{e}ne et qui est encore employ\'{e} de nos jours pour le
d\'{e}signer. 

Le mouvement de la Terre autour du Soleil peut \^{e}tre
consid\'{e}r\'{e} en premi\`{e}re approximation comme
k\'{e}pl\'{e}rien, c'est-\`{a}-dire le mouvement d'un astre par rapport
\`{a} un autre respectant les trois lois de Kepler.
\begin{enumerate}
\item Les plan\`{e}tes du syst\`{e}me solaire d\'{e}crivent des trajectoires elliptiques, dont le Soleil occupe l'un des foyers.
\item Des aires \'{e}gales sont balay\'{e}es dans des temps \'{e}gaux.
\item $A^{3}/T^{2}$~$=$~constante ($A$ \'{e}tant le demi grand-axe de l'ellipse et $T$ la p\'{e}riode de r\'{e}volution).
\end{enumerate}
Le mouvement de la Lune, lui est plus complexe. Une premi\`{e}re
approximation du mouvement de la Lune est donn\'{e}e par la
r\'{e}solution d'un probl\`{e}me dit \guillemotleft~\`{a} trois corps~\guillemotright~(Soleil,
Terre et Lune). Dans ce probl\`{e}me le mouvement de la Lune est obtenu
en tenant compte de l'attraction de la Terre et des perturbations
induites par le soleil. La solution compl\`{e}te doit tenir compte de
tr\`{e}s nombreuses perturbations faisant que les \'{e}l\'{e}ments
elliptiques d\'{e}crivant l'orbite lunaire ne sont pas constants, mais
varient avec le temps. La premi\`{e}re perturbation est connue depuis
Hipparque (\textasciitilde{}150 av. J.-C.) et r\'{e}pertori\'{e}e sous
le nom d'\'{e}quation du centre (\'{e}cart entre le mouvement de la
Lune et celui d'un mobile fictif qui d\'{e}crirait l'orbite \`{a}
vitesse constante).

C'est Isma\"{e}l Boulliau qui a cr\'{e}\'{e} le nom d'\'{e}vection,
employ\'{e} depuis pour d\'{e}signer la seconde perturbation du
mouvement de la Lune, d\'{e}couverte par Ptol\'{e}m\'{e}e (milieu du
II$^{\rm e}$ si\`{e}cle). Si la th\'{e}orie d'Isma\"{e}l Boulliau, ses calculs
et ses explications du ph\'{e}nom\`{e}ne, ne se sont pas
r\'{e}v\'{e}l\'{e}s totalement exacts, du moins la d\'{e}nomination
qu'il lui donna a travers\'{e} les si\`{e}cles.

\subsection{La m\'{e}t\'{e}orologie}

Utilisant le premier thermom\`{e}tre introduit en France, c'est
Boulliau qui a r\'{e}alis\'{e} les premi\`{e}res mesures
m\'{e}t\'{e}orologiques faites \`{a} Paris. Pour cela, il utilise un
instrument offert par le grand-duc de Toscane \`{a} la reine de
Pologne. C'est en effet \`{a} Florence que fut invent\'{e} en 1654 le
premier v\'{e}ritable thermom\`{e}tre. Gr\^{a}ce \`{a} l'utilisation
conjointe du thermom\`{e}tre et du barom\`{e}tre, invent\'{e} aussi
\`{a} Florence, par Torricelli, il est d\`{e}s lors possible
d'\'{e}tudier l'atmosph\`{e}re. Aussi Ferdinand~II de M\'{e}dicis
(1610--1670) mit en place le premier r\'{e}seau d'observatoires, avec
des stations instrument\'{e}es dans onze villes. Lors d'une mission
effectu\'{e}e en Italie par le physicien Burattini, attach\'{e} \`{a}
la cour de la reine de Pologne, ce dernier rapporte \`{a} la reine un
thermom\`{e}tre, qu'elle offre aussit\^{o}t \`{a} Isma\"{e}l Boulliau.
Pierre des Noyers, secr\'{e}taire de la reine, l'exp\'{e}die alors
\`{a} Paris, o\`{u} il parvient deux mois plus tard, le 24 mai 1658.\vspace*{6pt}


\xfigure{fx08}{Une page du cahier de relev\'{e} de temp\'{e}ratures
d'Isam\"{e}l Boulliau~\cite{CC}, cité par~\cite{DD}.\vspace*{6pt}}


Comme en t\'{e}moigne la premi\`{e}re page de son cahier d'observations
m\'{e}t\'{e}orologiques, Isma\"{e}l Boulliau s'est mis \`{a}
l'\oe{}uvre d\`{e}s le 25 mai 1658, lendemain m\^{e}me du jour o\`{u}
le thermom\`{e}tre lui fut livr\'{e}. Isma\"{e}l Boulliau suit une
d\'{e}marche exp\'{e}rimentale d'observation et d'enregistrement.
Durant deux ann\'{e}es, il rel\`{e}ve quotidiennement \`{a} son
domicile parisien les temp\'{e}ratures de l'atmosph\`{e}re. Au fil des
68 pages \'{e}crites en latin, Isma\"{e}l Boulliau note, jour apr\`{e}s
jour, ses observations, parfois compl\'{e}t\'{e}es ou remplac\'{e}es
par des \'{e}l\'{e}ments d'actualit\'{e}s. Ainsi le 26 ao\^{u}t 1660,
jour de l'arriv\'{e}e \`{a} Paris de Louis XIV et de la nouvelle reine
Marie-Th\'{e}r\`{e}se, Isma\"{e}l Boulliau omit d'effectuer ses
relev\'{e}s~! En tout il fit 2 005 mesures de temp\'{e}rature,
effectu\'{e}es sur une p\'{e}riode de 849 jours, du 25 mai 1658 au 19
septembre 1660, avec toutefois quelques jours sans observation et
presque un mois sans mesure du 11 octobre 1659 au 8 novembre 1659.
L'heure d'observation est variable selon les jours~: pr\'{e}dominance
le matin \guillemotleft~\textit{mane}~\guillemotright~sans indication
pr\'{e}cise de l'heure, vraisemblablement peu apr\`{e}s le lever du
jour, \`{a} midi  \guillemotleft~\textit{mer}~\guillemotright, et \`{a}
11 heures du soir.

Quelques ann\'{e}es apr\`{e}s le m\'{e}decin et botaniste Louis Morin
de Saint-Victor, prend la suite d'Isma\"{e}l Boulliau. C'est ainsi que
nous disposons \`{a} Paris de la plus longue s\'{e}rie de mesures des
temp\'{e}ratures. En reconstituant et en compl\'{e}tant les donn\'{e}es
manquantes, notamment \`{a} partir de mesures en Angleterre entre la
fin des observations de Boulliau et le d\'{e}but de celles de Morin, en
corrigeant les effets de variabilit\'{e} des heures de mesure, Daniel
Rousseau a publi\'{e}, en mai 2013, dans le n$^{\circ}$~81 de la revue
La M\'{e}t\'{e}orologie, un article fort int\'{e}ressant, intitul\'{e}
\textit{\guillemotleft~Les moyennes mensuelles de temp\'{e}ratures
\`{a} Paris de 1658 \`{a} 1675. D'Isma\"{e}l Boulliau \`{a} Louis
Morin}~\guillemotright. Ces nouvelles donn\'{e}es thermom\'{e}triques
ont permis d'identifier et de pr\'{e}ciser quantitativement la
fluctuation, d\'{e}nomm\'{e}e \guillemotleft~fluctuation Colbert~\guillemotright, laquelle avait
d\'{e}j\`{a} \'{e}t\'{e} mise en \'{e}vidence par les dates tr\`{e}s
tardives des vendanges en Bourgogne. S'agissant des quatre ann\'{e}es
1672 \`{a} 1675 : les vendanges y furent effectu\'{e}es en date moyenne
au 2 octobre, ce qui t\'{e}moigne du manque de maturit\'{e} du raisin
d\^{u} au rafra\^{i}chissement, sensible d\`{e}s 1672, tr\`{e}s net en
1673, plus net encore en 1674, et terriblement \'{e}vident en 1675 avec
une vendange bourguignonne au 14 octobre. La marquise de
S\'{e}vign\'{e} a comment\'{e} le ph\'{e}nom\`{e}ne dans des lettres de
juin-juillet 1675 : \guillemotleft~\textit{Le rafra\^{i}chissement fut
tr\`{e}s sensible \`{a} Paris en juin, avec ensuite un
r\'{e}chauffement en juillet qui a sauv\'{e} les
moissons}~\guillemotright. Dans une lettre \`{a} sa fille dat\'{e}e du
vendredi 19 juillet 1675, elle \'{e}crit :
\textit{\guillemotleft~{\ldots} J'ai \'{e}t\'{e} {\ldots} voir passer
la procession de Sainte-Genevi\`{e}ve\,{\ldots} Vous allez me demander
pourquoi on a descendu cette ch\^{a}sse : c'\'{e}tait pour faire cesser
la pluie, et pour demander le chaud\,{\ldots}~\guillemotright.} En
revanche en Provence et en Vaucluse, le rafra\^{i}chissement dure plus
longtemps. Cette fraicheur atteint aussi l'Espagne, o\`{u} les
vendanges \`{a} Valladolid se firent au 26 octobre~\cite{7}. 


\subsection{Boulliau, savant et interm\'{e}diaire scientifique}

Isma\"{e}l Boulliau fut, le 7 avril 1667, l'un des premiers
associ\'{e}s \'{e}trangers de la Royal Society, fond\'{e}e sept ans
auparavant, mais il ne fit pas partie de l'Acad\'{e}mie royale des
sciences, fond\'{e}e par Colbert l'ann\'{e}e pr\'{e}c\'{e}dente, en
1666.

Aux savoirs de Boulliau en astronomie \'{e}taient associ\'{e}es de
grandes connaissances dans le domaine des math\'{e}matiques, notamment
en g\'{e}om\'{e}trie et sur les coniques, comp\'{e}tences
indispensables \`{a} la description et \`{a} la mise en \'{e}quations
des ph\'{e}nom\`{e}nes c\'{e}lestes. Ses travaux, m\^{e}me s'ils ne
furent pas toujours justes, sont n\'{e}anmoins importants et font
r\'{e}f\'{e}rence avant tout dans le domaine de l'histoire de
l'astronomie, plut\^{o}t que dans la science astronomie elle-m\^{e}me.
Parfois, il compliquait~: ainsi, pour expliquer les trajectoires
elliptiques des plan\`{e}tes du syst\`{e}me solaire, Isma\"{e}l
Boulliau imagina que ces derni\`{e}res se d\'{e}pla\c{c}aient, autour
du soleil, \`{a} la surface d'un c\^{o}ne. 

Si certains lou\`{e}rent en lui un grand astronome, d'autres lui
reproch\`{e}rent de faire r\'{e}trograder les sciences, car son grand
tort fut de r\'{e}futer les trois lois fondamentales de Kepler,
pourtant v\'{e}rifi\'{e}es un si\`{e}cle plus tard par Isaac Newton
avec sa d\'{e}couverte de la gravitation universelle. S'il ne reconnut
pas l'importance et la justesse des lois de Kepler, il prit en revanche
le parti de Galil\'{e}e, condamn\'{e} par la Sainte Inquisition et
d\'{e}fendit le mouvement de la Terre, qui avait encore \`{a} son
\'{e}poque de nombreux adversaires, m\^{e}me parmi les astronomes.

En ce qui concerne la loi d'attraction des corps, Boulliau ne fut pas
le premier \`{a} penser que l'action diminuait avec la distance comme
l'inverse du carr\'{e}. Pour Roger Bacon, savant et alchimiste anglais
du 13$^{\mathrm{e}}$si\`{e}cle, consid\'{e}r\'{e} comme l'un des
p\`{e}res de la m\'{e}thode scientifique, toutes les actions \`{a}
distance se propagent en rayons rectilignes, comme la lumi\`{e}re.
L'astronome allemand Johannes Kepler (1571--1630) reprit
cette analogie. Or, on savait depuis Euclide que l'intensit\'{e}
lumineuse \'{e}mise par une source varie en raison inverse du carr\'{e}
de la distance \`{a} la source. Selon cette analogie optique, la force
\'{e}manant du Soleil et agissant sur les plan\`{e}tes devait donc
suivre la m\^{e}me loi. Isma\"{e}l Boulliau (1605--1691) pousse lui
jusqu'au bout l'analogie optique dans son ouvrage \textit{Astronomia
Philolaica}, paru en 1645~: il y soutient que la loi d'attraction
est inversement proportionnelle au carr\'{e} de la distance, sans
toutefois pouvoir le d\'{e}montrer. Et pour Boulliau, l'attraction est
normale au rayon vecteur, tandis qu'en r\'{e}alit\'{e} et pour Newton,
elle est centrale.\clearpage


\xfigure{fx09}{Le r\'{e}seau des correspondants de Boulliau \`{a}
travers les lettres qu'il a envoy\'{e}es et re\c{c}ues\newline (tir\'{e} de~\cite{8}).\vspace*{6pt}}

La carte ci-dessus visualise le r\'{e}seau des correspondants
d'Isma\"{e}l Boulliau. Cette cartographie a \'{e}t\'{e} dress\'{e}e
\`{a} partir des lettres qu'il a envoy\'{e}es et re\c{c}ues et dont la
trace est connue. La courbe du haut quantifie le nombre d'\'{e}changes
selon les ann\'{e}es. Cette carte, \'{e}tablie en 1998 par l'historien
am\'{e}ricain Robert Hatch, donne une id\'{e}e de l'abondance de sa
correspondance et indique la localisation de ses correspondants en
Europe. La correspondance manuscrite de Boulliau est conserv\'{e}e
\`{a} la Biblioth\`{e}que nationale ; elle compte 41 volumes, soit 22
000 pages ! Parmi les correspondants et amis de Boulliau, on trouve en
particulier Huygens, Hevelius, le prince L\'{e}opold de M\'{e}dicis,
Pierre Desnoyers, secr\'{e}taire de la reine de Pologne, et en France,
Gassendi, Mersenne ainsi que le grand Pascal. Ayant particip\'{e} au
cabinet Dupuy, qui r\'{e}unissait les grands esprits de l'\'{e}poque ---
\`{a} l'instar de ce que sera plus tard l'Acad\'{e}mie des Sciences ---
et ayant rencontr\'{e} lors de ses voyages les plus grands savants,
Boulliau a jou\'{e} un r\^{o}le important pour la diffusion des
id\'{e}es, gr\^{a}ce \`{a} la correspondance qu'il \'{e}changeait.


\section*{Conflit d'intérêt}
L'auteur n'a aucun conflit d'intérêt à déclarer.


\bibliographystyle{crunsrt}
\bibliography{crmeca20230557}

\end{document}
