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Comptes Rendus

Opinion / Perspective
La Recherche face au défi d’Homo bureaucraticus
[Research facing the challenge of Homo bureaucraticus]
Comptes Rendus. Biologies, Volume 346 (2023), pp. 25-27.
Metadata
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Published online:
DOI: 10.5802/crbiol.108
Mot clés : Bureaucratie, ANR, Hcéres, Tableaux excel, Rapports, Commissions
Keywords: Bureaucracy, ANR, Hcéres, Excel tables, Reports, Commissions

André Sentenac 1

1 Académie des sciences, 23 Quai de Conti, 75006 Paris, France
License: CC-BY 4.0
Copyrights: The authors retain unrestricted copyrights and publishing rights
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André Sentenac. La Recherche face au défi d’Homo bureaucraticus. Comptes Rendus. Biologies, Volume 346 (2023), pp. 25-27. doi : 10.5802/crbiol.108. https://comptes-rendus.academie-sciences.fr/biologies/articles/10.5802/crbiol.108/

Version originale du texte intégral (Propose a translation )

« Il n’y a point de problème qu’une embauche de bureaucrates supplémentaires ne puisse pas résoudre. »

(prov. soviet.)

Le fabliau qui suit montre comment Homo sapiens bureaucraticus (Hb) a peu à peu étendu son influence dans le monde de la Recherche pour asseoir sa domination.

Quand j’étais en stage post-doctoral aux USA, les commandes de produits chimiques et de petits matériels étaient très faciles. Après accord oral du chef de laboratoire et un simple coup de téléphone au fournisseur, le produit était livré dans les deux jours avec la facture. Cette belle réactivité donnait de l’élan à la recherche, évitait de stocker des produits et ainsi d’immobiliser de l’argent sur des étagères. On ne commandait que le nécessaire (depuis, l’Amérique s’est beaucoup civilisée en introduisant moult couches de paperasserie). A Saclay, au tout début, la procédure était assez semblable, sauf qu’elle dépendait d’une personne dédiée aux commandes, premier pion posé par Hb sur le terrain. La réactivité en souffrait, non par manque de conscience professionnelle de l’intéressée, mais par un effet de goulot d’étranglement. L’idée d’un dégoulottage n’étant venue à personne, le remède a consisté à renforcer le personnel de type Hb en créant un pôle Commandes, Comptabilité, Contentieux et Civilisation Conquérante (pôle C5). Hb allait pouvoir enfin libérer son imagination créatrice. On allait faire des économies d’échelle, passer des contrats prévisionnels, sélectionner des fournisseurs, imposer des règles d’appel d’offres pour des marchés dépassant une certaine somme, rationaliser les procédures, multiplier les garde-fous (i.e. les signatures) … Il y avait tant à faire !

Hb, enthousiaste, le fait.

Pendant ce temps, les chercheurs, bien en peine de prévoir ce qui leur sera nécessaire dans les mois qui viennent, consacrent une précieuse partie de leur temps et de leur capital imaginatif à contourner l’obstacle bureaucratique qui complique et ralentit tout, sans en percevoir l’intrinsèque beauté. Éternel combat perdu d’avance de ceux qui veulent faire contre ceux qui veulent réglementer, normer, surveiller … Certains chercheurs se mettent à stocker, tels des hamsters dans leurs bajoues, plein de produits chimiques pour l’hiver ; un réseau de troc parallèle se met en place entre les laboratoires de la région ; on passe des commandes formelles mais non détaillées avec des fournisseurs pour recevoir des produits de leur catalogue sur simple appel téléphonique jusqu’à épuisement de la somme engagée. Et comment commander en urgence un rotor pour une centrifugeuse de marque B. s’il faut étendre l’appel d’offres aux autres fabricants de centrifugeuses dont les rotors sont, évidemment, inadaptés  ? Là, ce sont les fournisseurs qui se débrouillent entre eux.

Mais, sur le papier, tout est en ordre.

Hb vit que cela était bon.

Va-t-il se reposer  ?

Hb est un peu chagriné tout de même de ne pas avoir la maîtrise complète des dépenses en cours. Comment envisager d’entreprendre un projet si l’on ne sait pas combien on a en caisse à chaque instant  ?

Il faut rationaliser, homogénéiser, simplifier, en un mot informatiser le système des commandes, des plus minuscules aux plus gigantesques, afin que toutes les dépenses remontent en temps réel à un ordinateur central et que s’affiche au compteur en permanence, tel un téléthon géant mais inversé, le montant continûment décroissant du budget disponible.

C’est fait.

Cela a été pénible et long, et fort coûteux, mais c’est fait.

Et Hb vit que cela était bon.

Sur le terrain, toutefois, de menus détails ont changé. Les fournisseurs et les fabricants ont perdu leur nom et sont devenus des numéros ; les produits, également débaptisés, sont réduits à leur référence catalogue. Si l’on rajoute le numéro et la date de la commande et le coût en euros, on voit que l’on doit batailler avec une succession de chiffres serrés sur une seule ligne et que la moindre erreur de transcription va fatalement gripper le système informatique et incidemment irriter les fournisseurs qui ne seront pas payés. Il va falloir embaucher d’autres Hb pour faire face. Ce n’est pas vraiment un problème.

Hb vit tout ce qu’il avait fait, et cela était bon. Mais, pourquoi, alors, ce sentiment d’insatisfaction, d’incomplétude  ?

L’idée lui vient que le contrôle, pour être parfait, doit s’exercer à la source, au moment où les chercheurs cherchent de l’argent pour leurs projets. L’idée paraît folle : que connaît-il à la recherche scientifique  ? Comment juger, évaluer, choisir, et contrôler  ? Il écarte du doigt cette objection qui l’a effleuré. Rien de plus simple  ! Ce seront les chercheurs qui feront tout le travail. Bien sûr, ils écriront leurs projets mais, attention, en suivant ses propres règles et ses normes, avec ses tableaux Excel et en indiquant bien à l’avance ce qu’ils vont trouver et qu’on appellera les « délivrables ». Et ce seront d’autres chercheurs qui jugeront, évalueront et choisiront les meilleurs projets. Ah  ! Il faudra penser aussi à exiger un rapport d’étape tous les six mois pour maintenir la motivation ; et organiser une visite annuelle des laboratoires sélectionnés; et demander, bien sûr, un rapport de clôture; et un bilan financier … Qu’est-ce que j’oublie d’autre, pense Hb, car plus rien ne l’arrête : il vient de découvrir qu’il peut mettre tout le petit monde de la recherche non-Hb au travail, à son service, pour son grand projet de « civilisation conquérante » … Ah oui, et si je créais une Agence nouvelle, non un Haut Conseil cela sonnerait mieux, dédié à l’évaluation des chercheurs, des équipes, des établissements, des instituts, et voyons grand  ! des Organismes de Recherche et des Universités  ?

Et c’est ainsi que le cultivar Homo sapiens bureaucraticus a envahi progressivement tout l’espace accordé à la Recherche et, ce faisant, confisqué une grande partie de ses maigres moyens. Sa capacité prolifératrice et envahissante selon le modèle darwinien est un défi à la génétique classique car rien ne le distingue par ailleurs d’un Homo sapiens sapiens.

Epilogue

« Il n’y a point de problème qu’un excès de bureaucrates ne puisse pas créer. » (prov. soviet.)

Un bureaucrate de plus c’est un chercheur de moins à évaluer (règle d’or d’Hb).

Un clash salutaire est-il encore envisageable entre les chercheurs asservis, accablés de paperasse et H. bureaucraticus crispé sur son bon droit qu’il a lui-même enfanté  ?

Est-il encore temps de réagir  ? [1, 2]

Conflit d’intérêt

L’auteur n’a aucun conflit d’intérêt à déclarer.


References

[1] Comité Science, éthique et société de l’Académie des sciences Pour une nouvelle politique de la recherche  !, Académie des sciences, Paris, Mars 2022 (https://www.academie-sciences.fr/fr/Rapports-ouvrages-avis-et-recommandations-de-l-Academie/pour-une-nouvelle-politique-de-la-recherche.html)

[2] Collectif de directeurs de structures de recherche La bureaucratie nuit gravement à la recherche, Journal Le Monde du (10/01/2022)


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